Une Europe ? Quelle Europe ? "Des Europes", ou plutôt "des Européens" qui, depuis plusieurs siècles, ont sillonné un paysage aux frontières sans cesse mouvantes et considéré tout à la fois comme une terre nourricière, un Eldorado et l'ultime refuge. Autrement dit : qu'avons-nous et qu'offrons-nous en échange et en partage à cette Europe des communautés qui la constituent ? Un simple espace géographique et économique aux barrières de plus en plus floues et aux confins de plus en plus reculés, ou un territoire vécu et habité par tous et pour tous. En témoigne le travail de Lin Delpierre sur les "passantes" des grandes métropoles ou celui, diamétralement opposé, de Mohamed Bourouissa sur la "banlieue". Car un territoire, aussi naturel semble-t-il, n'est pas un espace neutre, mais le dépôt d'histoires collectives et individuelles comme de mémoires sociales et culturelles spécifiques et irremplaçables. De nombreuses expositions programmées spécialement pour ce Mois de la Photo à Paris s'en font l'écho en s'attachant à l'histoire et aux mutations permanentes des villes européennes, de l'œuvre de Gabriele Basilico, pionnier en la matière, au périphérique nord de Londres revisité par Benoît Grimbert, en passant par le regard d'Anne-Marie Filaire sur l'Europe de l'Est ou le parallèle Europe/Asie initié par Frédéric Delangle. Mais la mutation s'exprime aussi à l'intérieur du "champ" photographique lui-même où depuis plusieurs dizaines d'années déjà les porosités sont de plus en plus grandes entre image fixe "traditionnelle" et image animée "contemporaine", "photos" de photographes et "tableaux" de plasticiens. L'École de Dusseldorf, qui aura l'honneur des cimaises du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, en est un des exemples fondateurs. Les expérimentations photographiques et vidéographiques du peintre Peter Martensen ou celle du photographe Erik Steffensen à partir du film Stalker ouvrent également vers d'autres possibles. L'Europe, c'est encore une mythologie, une histoire parallèle "trans-genre" où les monuments, les symboles et les signes culturels, vernaculaires ou autochtones ont plus d'importance que la grande Histoire européenne aussi importante soit-elle. Ainsi l'œuvre de John Goto qui se réapproprie "à l'anglaise" les clichés culturels de l'"Empire Britannique" ou les parcs de loisirs revus par Reiner Riedler, sans oublier l'irremplaçable Lars Tunbjork. Soit autant de regards ironiques ou décalés sur l'Europe où le traditionnel le dispute au pittoresque, la fiction à la nostalgie, l'ironie à la poésie. |