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Entretien avec John Edward Heaton



Entretien publié dans le catalogue d’exposition « John Edward Heaton : Guatemala » (Ediciones Catherine Docter, 2015)

© Patricia de Gramont

Entretien publié dans le catalogue d’exposition « John Edward Heaton : Guatemala » (Ediciones Catherine Docter, 2015)

Jean-Luc Monterosso (Fondateur/Directeur, Maison européenne de la photographie) en entretien avec John Edward Heaton.

J-LM : Vous êtes un voyageur sans frontière, un anthropologue visuel, un défenseur de l’environnement, et vous présentez une exposition d’images de votre « pays d’adoption », le Guatemala. Mais vous êtes en fait né ici, à Paris. Pouvez-vous m’en dire un peu plus ?

JEH : Je considère Paris comme ma ville, bien que j’aie passé la plus grande partie de ma vie ailleurs. Je suis né en 1951 d’un père américain et d’une mère française. Enfant, j’ai vécu surtout en pension en Angleterre, en France et en Suisse. Mais Paris demeure « chez moi », non tant parce que j’y ai vécu, mais pour ce sentiment d’appartenance. A chaque fois que j’y reviens, j’ai la sensation qu’un cycle se clôt, et que je me réveille d’une vie vécue comme en songe. Comme Tintin, tout voyageur doit avoir son Moulinsart – un paradis protégé, qui marque le commencement d’un périple et la fin d’un chapitre. Depuis ma plus tendre enfance, Paris a été le mien.

J-LM : Diriez-vous que vous venez d’une famille d’aventuriers ?

JEH : La famille de ma mère – Genest et Verrier – vient de Normandie et de Paris.
Du côté de mon père – Heaton et Trowbridge – c’était des armateurs et des négociants maritimes venus d’Angleterre. Ils sont arrivés en Amérique au tout début du 17e siècle, parmi les premiers colons de New Haven, Connecticut, et ont exploité les routes commerciales vers les Antilles, la Chine et au delà, génération après génération. Mon père, John ‘Jack’ R. Heaton, et mes oncles ont été éduqués en France, en Angleterre et en Suisse, et sont devenus des sportifs accomplis à la fin de leur adolescence. Ils ont remportés cinq médailles pour les Etats-Unis aux Jeux Olympiques d’hiver de 1928, 1932 et 1948 en Cresta et en bobsleigh. Parallèlement au sport, mon père était féru de voyages : Tahiti à la fin des années 1920, le Mato Grosso, le Brésil, et l’Amazonie dans les années 1930 ; il fut aussi pionnier à Portillo, dans les Andes chiliennes, dans les années 1940.

J-LM : Qu’est-ce qui vous a amené à explorer l’Amérique Latine pour la première fois ?

JEH : Pour moi qui avais grandi à Paris, toutes les choses les plus fascinantes n’apparaissaient qu’à travers le papier d’une photographie,
 la cage d’un zoo ou la vitrine d’un musée : inaccessibles, trop dangereuses ou trop fragiles pour être touchées, comme si elles appartenaient à quelque royaume interdit. Ce sont les récits grisants de mon père et de mes mentors intrépides comme mon cher ami Jean ‘Johnny’ de Caraman, qui ont précipité mon désir de partir à la découverte de ce qui se trouvait au-delà, et de poursuivre mes passions pour me faire l’artisan de ma propre vie.

En 1973, à l’âge de vingt-et-un ans, je suis parti pour San Francisco pour rendre visite 
à ma tante. J’y suis finalement resté trois ans: j’ai étudié les beaux-arts et l’art publicitaire
 à l’Academy of Art. C’est aussi l’époque où j’ai fait mon premier voyage au Mexique, 
en voiture, une expérience qui a initié ma fascination pour les espaces sauvages, les communautés indigènes et les modes de vie différents. C’était comme une bouffée d’air frais, bien loin de l’avenue Montaigne et de mon éducation de pensionnat suisse. J’ai été captivé, et j’ai su immédiatement que c’était ce genre d’expériences nouvelles que je voulais dans ma vie.

J-LM : Que s’est-il passé ensuite ? Etes-vous resté au Mexique ?

JEH : Je suis rentré à Paris en 1976 pour m’occuper de mon père souffrant. Un an après son décès, j’ai ouvert mes ailes à nouveau. Je suis parti pour New York et j’ai acheté 
une jeep 4×4 dans laquelle j’ai vécu pendant trois ans, parcourant les routes les moins fréquentées de la Mésoamérique. Je me souviens du jour où j’ai franchi la frontière du Mexique : c’était le premier de l’an 1978, et j’ai été immédiatement absorbé par son réalisme magique. Soudain, les portes du royaume interdit étaient grandes ouvertes, les captifs vagabondaient en liberté, l’intouchable et le fragile remplissaient enfin leur vraie fonction dans de magnifiques cérémonies et rituels !

Un jour, par exemple, alors que j’explorais les sentiers de la côte pacifique du Mexique, je suis tombé sur un village de pêcheurs isolé, Caleta de Campo, d’apparence idyllique. Je me suis lié d’amitié avec deux hommes qui pratiquaient la pêche au requin traditionnelle, Julio et Javier. Ils m’adoptèrent. J’y passai les mois suivants : je dormais dans ma 
Jeep, je bravais des mâchoires menaçantes, mangeais mes trois repas par jour avec une famille du village, et apprenais l’espagnol. Puis j’ai poursuivi mon voyage, explorant notamment la magnifique Mer de Cortez.
 J’ai campé un moment sur l’une de ses îles désertées – avec une amie et un lynx errant que nous avions adopté. Tout au long de mes explorations au Mexique, je me suis lié avec des artisans, j’ai observé les rituels ancestraux des communautés autochtones, j’ai escaladé les tumulus de pierres anciennes, et je me suis abreuvé de mythes et de légendes. Je ne savais guère qu’en faire, mais j’étais certain qu’un jour, tout cela trouverait sa fonction. Un peu plus tard, cette année là, mon voyage me mena au Guatemala.

J-LM : Pourquoi avoir finalement décidé de vous installer au Guatemala ?

JEH : Bien davantage que les ressources culturelles propres à ce pays, ou son éblouissante beauté, ce qui m’a vraiment plu, c’était qu’il soit déconnecté de tout. C’était une terre crue, mystérieuse et séduisante, quoiqu’échappant à toute règle terrestre : un paradis ethnographique ardent et extrême.

Chaque lieu vous frappe d’une première impression ; le Guatemala me faisait l’effet d’un monde parallèle, d’une terra incognita où le temps se serait arrêté, où l’on pourrait si facilement se perdre et ne jamais être retrouvé, un pays d’hommes anciens et de volcans fumants où la patine d’une histoire turbulente exhalerait un arôme particulier, tel le paillis de jungle après la pluie. Je n’y connaissais personne, et personne ne m’y connaissait ; au Guatemala, chaque pas serait le mien, et le mien seulement. C’était l’aventure pure et simple.

J-LM : Qu’est-ce qui vous a amené à la photographie, et quand ?

JEH : Catherine, ma compagne depuis 12 ans, dit en plaisantant que les endroits où 
je voulais aller ne vendaient pas de cartes postales, et que c’est pourquoi j’ai commencé à prendre des photographies. En réalité, je pense avoir commencé à l’adolescence, quoiqu’à ce moment là, on ne puisse guère parler de photographie. J’ai commencé avec la vidéo, qui à l’époque était le moyen le plus abordable d’enregistrer de l’information.

Je regrette de ne pas m’être consacré à la photographie plus tôt, et de ne pas m’être rendu compte, alors, que ce dont je faisais l’expérience était en voie d’extinction culturelle. Je crois que j’ai commencé à faire sérieusement usage d’un appareil photo au milieu des années 1980, en tandem avec une petite caméra vidéo ; l’ère numérique ouvrait un nouveau champ de possibilités. Au moins, il n’était plus question d’avoir à insérer une pellicule, de la perdre ou de l’exposer à des rayons inquisiteurs, au retour d’un pays trop suspect.

J-LM : Pouvez-vous m’en dire davantage sur votre processus photographique ? Quelle place laissez-vous à la spontanéité dans votre travail ?

JEH : Il est rare que mes images soient posées. Il y a tant à gagner à observer sans contrôler. Cela tient à ma curiosité, et à mon désir de capturer les clins d’œil du monde, et pas quelque chose que j’aurais planifié et créé de toutes pièces. Les choses les plus incroyables arrivent vraiment lorsque vous regardez. Je pense qu’on devrait pouvoir reconnaître dans la vie réelle le monde révélé par la photographie. Une image manipulée peut être visuellement impressionnante, mais elle n’offrira pas cette possibilité, car le monde réel ne ressemble pas vraiment à cela.

Je porte avec moi un petit appareil photo, comme un écrivain son stylo – je prends des notes visuelles, en quelque sorte. J’ai l’habitude, avant de me mettre au travail, de me familiariser avec le contexte et les gens que je souhaite photographier. A mesure que je me fonds dans le décor, mon appareil disparaît aux yeux de la plupart. Presque comme si je portais une lampe de poche ou une bouteille d’eau. Je respecte ceux que je photographie, je tâche de comprendre qui ils sont, authentiquement, et d’en faire le portrait. Et lorsque la chance me sourit, il y a cet instant magique de beauté et de lumière, où le monde m’adresse un clin d’œil.

J-LM : De quelle façon votre travail rend-il compte des bouleversements qui ont affecté le Guatemala ces dernières décennies ?

JEH : Le Guatemala a énormément changé, tout particulièrement depuis 20
ans. Une spectaculaire augmentation de la population, des religions nouvelles, des forces économiques inédites, l’afflux de capitaux venus de la main d’œuvre expatriée aux Etats-Unis, un désir confus mais frénétique de se moderniser et de participer à la mondialisation. J’ai vu une culture indigène ancienne et vénérable trébucher et se débattre aux portes du 21e siècle. La photographie comparative (avant et après) est un outil puissant pour faire comprendre à ceux qui manquent de points de repère ce qu’ils ont perdu (ou sont sur le point de perdre). A mesure que le temps passe, des images prises il y a des décennies aident à préserver ce qui reste.
Œuvrer dans la bonne direction, c’est donner le meilleur de soi-même, même très humblement, un pas après l’autre.

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