Kaléido scope

Le choix de la librairie # 17



Une sélection, par Irène Attinger, d’ouvrages en vente à la librairie de la MEP, qui, en raison de leur originalité, de leur qualité éditoriale et/ou de l’importance de leur contenu, participent de l’image de l’édition photographique internationale.

Une sélection, par Irène Attinger, d’ouvrages en vente à la librairie de la MEP, qui, en raison de leur originalité, de leur qualité éditoriale et/ou de l’importance de leur contenu, participent de l’image de l’édition photographique internationale.

Unnamed Road
Jungjin Lee

MACK, Londres, 2014

Ce leporello s’inscrit dans le projet This Place : douze photographes témoignent, entre 2009 et 2012, à partir de leur propre sensibilité, sur Israël et la Cisjordanie.

Pour la photographe coréenne Jungjin Lee, photographier un paysage est une forme de méditation. Son projet le plus récent, Unnamed Road, s’approche des territoires disputés d’Israël et de Palestine au travers de la recherche de quelque chose de permanent qui sous-tend ces paysages. Ses images en noir et blanc montrent un monde tranquille, ouvert à l’étonnement. Elles suggèrent que, malgré des fluctuations apparentes, certaines vérités fondamentales ne changent pas, un peu comme l’océan dont la surface constamment changeante dissimule des profondeurs qui, elles, restent en fait inchangées. Un rouleau déployé de fil de fer barbelé, des oiseaux perchés sur une ligne posée sur des barils d’acier, un cimetière, une zone abandonnée ou marquée par les traces de la guerre, tous ces éléments ne fournissent aucune réponse apparente alors que tout ce qui peut être capté et tout ce qui peut être compris figure ici. Jungjin Lee a lutté pour trouver une distance juste par rapport à un territoire, chargé d’une histoire conflictuelle, qu’elle décrit comme « inconfortable ». Ce n’est que lors de son dernier voyage, en 2011, qu’elle a trouvé cette distance qui donne à son travail un sens qui va au-delà de l’actuel conflit.

Jungjin Lee se préoccupe des techniques de reproduction et d’impression. Unnamed Road est son premier travail recourant à des procédés numériques, pourtant les images restent des explorations du hasard et de l’imperfection.

 

2. Silently into the night

I do not want to disappear silently into the night
Katrien de Blauwer

Avarie, Paris, 2014

Le livre de Katrien de Blauwer (Je ne veux pas disparaître silencieusement dans la nuit) utilise le découpage et le collage de pages de magazines déjà jaunis pour construire une œuvre poétique complexe. S’inspirant d’extraits de textes de Michelangelo Antonioni, son art est celui du montage. Ses images ressemblent aux pictogrammes intermédiaires d’un film qui pourraient avoir fini sur le plancher d’une salle de montage et le livre peut être perçu comme un storyboard destiné à structurer le montage d’un film.

L’amour de Katrien de Blauwer pour la matérialité du papier est évident. Elle laisse des bords grossiers, les imperfections liées au vieillissement du papier, les taches et les décolorations du papier journal et joue ainsi avec des qualités formelles supplémentaires qui s’étendent au-delà des bords de l’image.

Elle fragmente visages, corps, objets et paysages créant des métaphores visuellement émouvantes et inquiétantes. Comme les grands maîtres du collage Katrien de Blauwer cache la précision de son travail derrière une apparente facilité : tout semble simplement naturel, presque subliminal, mais d’une façon ou d’une autre la succession des scènes persiste longtemps après que le livre soit fermé.

« Nous savons que derrière chaque image révélée il y en a une autre reflet plus fidèle de la réalité et derrière cette image il y a une autre et encore une autre, et cetera, jusqu’à la vraie image de cette réalité absolue, mystérieuse que personne ne verra jamais . Ou peut-être jusqu’à la désintégration de n’importe quelle image, de n’importe quelle réalité. » – Michelangelo Antonioni

 

3.-IMGP9857

Ukrainian Crossroads
Otto Snoek

Lecturis / Van Zoetendaal Publishers, Amsterdam, 2014

Otto Snoek a visité l’Ukraine orientale dès 1989. En douze mois, étalés sur six voyages de 1989 à 1992, il a photographié villes et campagnes ukrainiennes dans les dernières années de communisme. Le travail résultant, présenté pour l’obtention de son diplôme à la St. Joost Academy (Breda) a montré un pays pauvre et désespéré.

Au fil des ans, Otto Snoek est fasciné par divers espaces publics comme les places et les centres commerciaux qui fonctionnent comme des jonctions. Il les appelle des centrifugeuses sociales et des plaques tournantes, où tout et tout le monde semblent se rassembler. Dans ces endroits des groupes se forment, dotés de leurs propres codes. Des frictions et des rapports tendus entre les individus et les groupes surgissent. Les photos en noir et blanc et en couleur d’Otto Snoek captent l’ambiance du lieu et des événements qui s’y déroulent. Il ne photographie pas cyniquement et de loin, mais debout au milieu des gens.

L’œuvre d’Otto Snoek est dans la tradition des comptes-rendus de voyages de ses prédécesseurs hollandais comme Johan van der Keuken.

 

4.-vele

Vele
Tobias Zielony

Ursula Blickle Stiftung & Spector Books, Karlsruhe / Leipzig, 2014

Le Vele Di Scampia (les Voiles de Scampia) est un lotissement monumental, conçu par l’architecte Franz Di Salvo, situé au nord de Naples. Construits entre 1962 et 1975 pour fournir massivement du logement social abordable, les bâtiments ont été salués comme une révolution dans le logement urbain. Pour offrir un complexe à grande échelle encourageant une vie communautaire, Di Salvo a planifié une série de bâtiments disposés en cascades et incorporant des espaces sociaux, des lieux de rencontre, des parcs, des espaces de jeux et un réseau de public.

La vision utopique, sociale-démocrate, de Vele s’est vite effondrée lorsque les bâtiments ont commencé à être squattés, avant même la fin du chantier, y compris par des membres de la Camorra (mafia napolitaine, c’est à Vele que fut tourné le film Gomorra tiré du livre de Roberto Saviano). Après le tremblement de terre de 1980, beaucoup de personnes déplacées ont aussi occupé illégalement les appartements. Cet afflux de squatters et la dégradation de Vele ont été en grande partie tolérés et ignorés par la police et les autorités. Faute d’appui extérieur, pauvreté et crime ont fleuri. Aujourd’hui les bâtiments restants (trois sur les sept du projet original) sont devenus un bastion de la Camorra et un centre du trafic de drogue européen.

Ce livre est basé sur le film de Tobias Zielony Vele Di Scampia (2009), un film d’animation de neuf minutes construit sur sept mille photographies prises la nuit avec un appareil numérique. Le livre est constitué d’une sélection de 287 images de ce film. Ces œuvres montrent l’effondrement littéral et métaphorique d’une architecture utopique fruit de l’orgueil d’un gouvernement pariant sur une architecture se voulant sociale là où les problèmes sociaux ont été ignorés.

La présence de la Camorra, des drogues et de l’activité criminelle n’est pas manifeste. Le travail décrit des moment de vie plaisant en ce lieu marginalisé : des adolescents traînant dans des couloirs, une femme vérifiant avec inquiétude son téléphone dans une cage d’escalier, des gens observant un feu d’artifice du toit. Ceux qui vivent ici ne sont ni jugés ni représentés comme des héros ou comme des victimes pathologiques.

Irène Attinger