Maison Européenne de la Photographie

Fouad ElkourySombres


"J'ai toujours laissé une femme derrière moi. J'avance avec mes contradictions et mes blessures. Je pensais m'en sortir en accumulant les images et les femmes, je pensais être en accord avec moi-même puisqu'elles -les images et les femmes- ne quittaient jamais ma tête. Maintenant que je réalise l'imposture qui m'a accompagnée, je ne photographie plus le réel. J'ai fait la plupart de mes photos en étant spectateur, mais j'ai fait mes meilleures photos en étant acteur."

FE4b« J’ai toujours laissé une image derrière moi : celle que j’ai vue mais que je n’ai pas prise. Je me souviens parfaitement des photos que je n’ai jamais faites. Au Yémen, par exemple, je me rappelle encore de cette carcasse de voiture qui gisait en plein désert, sur la plaine côtière, je n’ai pas osé arrêter le taxi collectif qui me transportait ; ou encore cette autre image, dans une manifestation contre Le Pen à Paris, à la tombée de la nuit, sous une pluie fine, j’ai vu arriver un rabbin en costume noir et chapeau circulaire, il a traversé la place encore vide pour rejoindre le cortège et, sous son parapluie, a contemplé la foule avec bonheur. J’ai regretté n’avoir pas d’appareil. Je redoute les départs tout autant que les disparitions. Dans cette ville d’Anatolie ou cette autre en Italie, c’est toujours la même chose. Je descends du bus, mon sac à la main et j’allume une cigarette avant de chercher mon chemin à l’instinct, qu’est-ce que je suis venu faire ici ? Le passé revient à la mesure du paysage qui défile. Je marche beaucoup, photographiant peu, répétant inlassablement ces images d’ambiance, prises souvent dans le silence d’une voie déserte, au crépuscule, au moment où l’on enterre la cruauté de la lumière pour retrouver le désir des ténèbres. Quand je crois saisir l’incongru ou l’insondable, je trouve le répit, avant de me remettre aussitôt à marcher. Là où je vais, il se trouve quelqu’un pour me dire que je me trompe de cible, que c’est la tour Eiffel qu’il faut photographier plutôt que mes pieds, ou quelqu’un qui me montre du doigt quand je photographie un bus d’écoliers, lesquels rient d’être pris en photo.

FE2bCombien de nuits j’ai passé dans des chambres d’hôtel, en bordure de grands axes, quand le passage d’une voiture à toute vitesse s’imprime sur les vitres des fenêtres, à méditer sur ma soif d’images, exaltante le jour mais qui, le soir, me plonge dans la solitude la plus profonde, alors que je sais que personne ne connaît l’endroit où je suis ni les chemins que je poursuis, que je me dis ça pendant que je marche à la recherche d’un restaurant, plus souvent par besoin d’imprévu que pour assouvir ma faim et que je finis par m’arrêter sous un réverbère sans ampoule.

J’ai toujours laissé une femme derrière moi. J’avance avec mes contradictions et mes blessures. Je pensais m’en sortir en accumulant les images et les femmes, je pensais être en accord avec moi-même puisqu’elles -les images et les femmes- ne quittaient jamais ma tête. Maintenant que je réalise l’imposture qui m’a accompagnée, je ne photographie plus le réel. J’ai fait la plupart de mes photos en étant spectateur, mais j’ai fait mes meilleures photos en étant acteur. »

Fouad Elkoury
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