Maison Européenne de la Photographie

Paris + Klein


Il s'agit donc, pour William Klein, de faire le portrait d'une histoire collective en mouvement, ou du mouvement perpétuel d'une ville unique, ouverte et tentaculaire, qui engendre chaque jour une nouvelle version de sa légende. […] William Klein nous raconte, sans ordre chronologique et sans autre discours ses légendes […].

Gigantesque pavé parisien dans la mare mondiale, la nouvelle exposition que William Klein a consacrée à la capitale française est un chef-d’œuvre supplémentaire dans une œuvre photographique et cinématographique totalement originale. Vivant à Paris depuis plus de quarante ans, ce new-yorkais indépendant s’est toujours affronté à de grands sujets et à de larges thèmes, avec la distance, le sourire de la distance nécessaire à une vision critique du monde entier. Il s’est affronté une nouvelle fois à Paris, mais cette fois pour en donner une image synthétique et globale, à travers les innombrables manifestations par lesquelles cette ville, qui fut celle des révolutions et des contestations les plus radicales, ne cesse de rayonner comme par en dessous, jusque dans ses éclipses et jusque dans l’abîme de ses silences.

William Klein ne cherche ni à l’illustrer ni à la commenter, mais à la saisir à bras le corps, comme s’il s’agissait à la fois d’une ville et d’un océan. Il ne la juge pas, mais il fait entendre sa voix, ses cris de protestation et ses chants. Il ne la donne pas à voir de haut, ni d’en bas, mais de tous les côtés à la fois. Ainsi, ses photographies ne sont pas des images ajoutées au flux de toutes les images, mais des preuves de sa propre présence, de sa propre intervention solitaire au sein d’une communauté qui lui demeure étrangère, tout en lui demeurant non seulement complice, mais fraternelle. Les hommes, les femmes et les enfants de Paris en deviennent les acteurs d’un théâtre collectif où tout change chaque jour, tout en conservant l’âme batailleuse qui, depuis deux siècles et davantage, lui appartient. En somme, William Klein, qui demeure américain malgré son exil volontaire, est devenu, l’âge et l’expérience aidant, le meilleur peintre de Paris.

Ses photos sont celles d’un grand peintre, qui sait voir aussi bien de loin que de tout près, et discerne, derrière les apparences du célèbre décor et à travers les ruptures historiques et les changements de mode, la continuité d’une aventure collective absolument singulière, où le grandiose n’est pas opposable au lugubre, où la laideur n’est pas incompatible avec la beauté, et où la misère ne triomphe jamais ni du luxe ni de l’exception. Plus hugolien qu’il ne le croit lui-même, et plus fidèle à Rimbaud qu’il n’y songe, Paris, à ses yeux, ne cesse de se repeupler, de rassembler des différences hétéroclites et hétérogènes, de faire craquer en quelque sorte les limites d’une capitale nationale, et d’une nation, comme si le cosmopolitisme était son seul poumon.

Filmer, plan par plan, la vie de Paris au jour le jour, comme on écrit un journal intime, c’est, pour Klein, jouer le rôle de Fabrice Del Dongo pendant un Waterloo permanent. S’y faufiler, presque invisible, au sein d’une bataille où, à la limite, il lui importe peu de savoir qui va gagner, ou qui va perdre, parce que seul le tumulte l’intéresse. […]
Il s’agit donc, pour William Klein, de faire le portrait d’une histoire collective en mouvement, ou du mouvement perpétuel d’une ville unique, ouverte et tentaculaire, qui engendre chaque jour une nouvelle version de sa légende. […] William Klein nous raconte, sans ordre chronologique et sans autre discours ses légendes […].

Pour lui, c’est dans l’espace que le temps inscrit ses signes, dans l’espace qu’il déploie sa violente énergie. Et lui-même, dans cet espace-temps, n’est rien d’autre qu’un étranger : étranger à tout, à son pays comme à Paris, et généreusement incrédule, comme on peut être généreusement incroyant face à toutes les religions. C’est en tant qu’étranger que son regard est « universel », en tant qu’étranger qu’il est unique et incomparable à celui des autres photographes. Rien ne vient jamais border sa vue, comme rien ne téléguide sa pensée. Là où l’âme collective de Paris se manifeste, William Klein est présent, mais comme absent à toutes les présences particulières, absent à toute autre forme d’engagement que celle, physique, de son regard traversant le réel en force. […] Aucun préjugé, d’aucune sorte, n’arrête jamais son regard, parce que tout participe du même être collectif, lui-même en tant qu’autre parmi les autres. Dans l’altérité absolue, il ne manifeste et ne publie que sa propre liberté. […]

Alain Jouffroy (extrait in  » William Klein, Paris et le cosmopolitisme « , février 2002)

Partenaires de l’exposition :