Kaléido scope

Art Martial



Par Dominique Quessada
« Martial Cherrier n’est pas photographe, pas plus que peintre ou vidéaste, bien qu’il s’adonne avec bonheur à toutes ces pratiques artistiques. La matière de son art est la plastique elle-même : le corps, son propre corps.  »

« Martial Cherrier n’est pas photographe, pas plus que peintre ou vidéaste, bien qu’il s’adonne avec bonheur à toutes ces pratiques artistiques. La matière de son art est la plastique elle-même : le corps, son propre corps.

La reproduction est inscrite dans le corps des femmes. L’homme, en cela aussi plus dépourvu, ne peut qu’enfanter de lui-même en engendrant, à partir de son corps, un sur-corps, un corps en plus. Martial Cherrier a été ce que l’on appelle un body builder, quelqu’un qui bâtit son corps. De cette manière, il est devenu une sculpture vivante. Et ce corps bâti, recomposé presque entièrement, hors de toute base naturelle, dans un excès qui le pose aux limites de la référence humaine — et le pousse à chercher ses référents dans l’outrance de Michel Ange comme dans le corps des superhéros de bande dessinée —, ce corps auto-engendré — et ses modes de fabrication — est l’objet artistique revendiqué de Martial Cherrier, un médium osmotique lui permettant de communiquer avec l’ensemble du corps social. Ainsi, Martial Cherrier est à la fois sujet, objet, support, substance, matériau et cadre de son art. Mais Martial Cherrier est un sculpteur d’un genre étrange : ses sculptures sont plates, présentées sur du papier photographique. Ses oeuvres ne sont pas des photographies reproduisant son corps, mais bien des sculptures en tant que telles. Il fixe en deux dimensions la sculpture qui en contient par définition trois. La spécificité du travail de Martial Cherrier tient dans l’exploitation d’un paradoxe : il produit des sculptures d’apparaître est bidimensionnel.

Tout grand artiste engendre un espace propre, dont la communication avec le reste du monde est problématique, et fait naître un effet d’étrangeté car rien n’y va de soi, rien n’y est repéré par l’usage comme c’est le cas dans notre monde “ordinaire”. Ainsi, et c’est ce qui fait l’irréductible singularité de son art, Martial Cherrier ne se contente pas de créer des oeuvres d’art. Comme un cousin éloigné et inversé de Giacometti qui cherchait à produire une sculpture en possédant dans sa matérialité même l’immatérialité du trait dessiné, une sculpture dématérialisée par sa propre idée, Martial Cherrier par son geste et surtout par sa posture artistique, crée de toutes pièces une nouvelle dimension pour exercer l’acte créatif de l’artiste, dimension qui se situe quelque part entre le trait et le volume, quelque part entre la deuxième et la troisième dimension. Martial Cherrier est un explorateur d’espaces intermédiaires, espaces inconnus qu’il invente en même temps qu’il les arpente.

Comment produire une sculpture à partir de quelque chose de fondamentalement plat comme le papier photographique,l’écran d’ordinateur ou les pixels du tube cathodique ?

Le body builder est taraudé par l’inquiétude qui relève du fantasme : celui du corps plat. Alors il accumule les muscles sur son corps pour faire barrage à cette terreur enfantine d’un corps dépourvu de volumes qui, comme un comprimé effervescent dans un verre d’eau, pourrait bien disparaître. Cette angoisse de la disparition du volume du corps par fonte et aplatissement fonctionne comme le moteur secret du travail de Martial Cherrier : comment faire du volume avec ce qui est plat ? Autrement dit : comment produire une sculpture à partir de quelque chose
de fondamentalement plat comme le papier photographique,l’écran d’ordinateur ou les pixels du tube cathodique ? S’interrogeant sur ce qui modèle le corps et lui donne sa dimension sculpturale, Martial Cherrier enquête en même temps sur la matière même de ce qui produit un acte artistique. En fait l’objet, la préoccupation, le tourment pourrait-on dire, de Martial Cherrier est la production de la sculpture, la sculpture de la sculpture.

MC09_h600px

L’édification du corps par le body builder suppose l’absorption massive de substances par ingestion ou injection : aliments aussi bien qu’hormones ou stéroïdes anabolisants. Ces substances deviennent alors inséparables du corps du body builder, une part de lui-même. Identiquement, ces différentes substances qui produisent ce corps-sculpture figurent dans les oeuvres de Martial Cherrier comme autant d’outils ; mais des outils qui seraient une partie de la sculpture elle-même, comme un sculpteur exhibant dans sa sculpture, et comme une partie intégrante de l’oeuvre, les ciseaux qui ont servi à la façonner. Martial Cherrier a obsessionnellement conservé les milliers d’emballages de ces substances qu’il a consommées. Ses oeuvres montrent le corps à travers ces packagings. C’est ici qu’appparaît l’autre versant de son travail : une réflexion politique sur le statut social du corps, et donc nécessairement sur le statut du corps social. Le corps est ici montré encapsulé dans un emballage, comme s’il était un produit. Martial Cherrier exhibe avec violence le fait que le corps n’est jamais un donné naturel mais une construction sociale, une fabrication.

L’art de combat de Martial Cherrier, cet art martial, est également une lutte contre la modélisation et la reproduction industrielle des corps. Ce travail porte un regard critique sur la fascination de l’image dans laquelle nous sommes désormais tous plongés. Par l’exhibition de son corps, Martial Cherrier montre que pour fabriquer un corps parfait, il faut de la souffrance et du dispositif. La fabrication de nos corps, parce qu’ils doivent s’inscrire dans un ordre social coercitif, suppose la soumission à des modèles uniformisant dont la définition plastique tient d’un pur effet idéologique. Pour être socialement acceptables, nos corps doivent se conformer à une modélisation, normée notamment aujourd’hui par les images de la publicité : pour être, il faut obéir. Martial Cherrier, par son existence même, et la démesure dans laquelle il se tient, met profondément en question cette sculpture sociale du corps : ce que l’on appelle la normalité. en donnant à voir des substances prohibées comme une part indissociable de lui-même, Martial Cherrier montre en même temps un corps marqué par l’excès, un corps socialement inassimilable, un corps intégralement asocial : un corps qui, bien que soumis à des règles de production d’une sévérité implacable ne laissant aucune place à la liberté, se trouve affranchi de la détermination biologique comme de la surdétermination politique, un corps hors-la-loi. »

Dominique Quessada

×

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies afin de réaliser des statistiques d'audiences et vous proposer des services ou des offres adaptés à vos centres d'intérêts. En savoir plus...