Kaléido scope

Le choix de la librairie # 11



Une sélection, par Irène Attinger, d’ouvrages en vente à la librairie de la MEP, qui, en raison de leur originalité, de leur qualité éditoriale et/ou de l’importance de leur contenu, participent de l’image de l’édition photographique internationale.

CHERCHEZ LA FEMME, LUC CHESSEX

Texte de Daniel Girardin
Musée de l’Elysée, Lausanne, 2014

Luc Chessex, après ses études à l’École de photographie de Vevey, trouve l’horizon lémanique un peu bas. C’est ainsi, qu’un peu par hasard, il arrive à Cuba qui passait, après sa révolution de 1959, pour le pays le plus progressiste du monde. « Fidel Castro incarnait alors un espoir immense. » Résolument à gauche, influencé par les articles de Sartre sur la Revolución, il compte rester quelques mois à Cuba. Mais il y trouve rapidement du travail et s’y établit de 1961 à 1975. Il collabore au Ministère cubain de la culture, et devient éditeur photo à la revue Cuba Internacional et l’agence Prensa Latina qui l’envoie maintes fois en reportage en Amérique du Sud, où ses déplacements sont facilités par son passeport suisse.

Luc Chessex a été un témoin engagé de la révolution et a photographié le quotidien, les slogans, les acteurs principaux. Pour lui, la photographie est une expression créative et culturelle, voire politique. Même s’il adhère en ces années-là aux idéaux de la révolution castriste, il garde sa conscience critique. Cela lui vaudra, en 1975, d’être renvoyé d’un Cuba de plus en plus sous influence soviétique. Luc Chessex n’infléchira pas son regard critique, qui n’oublie jamais d’être empathique. Une belle liberté qui a aujourd’hui valeur de leçon. Il retourne régulièrement à Cuba, notamment pour apporter son témoignage de la révolution auprès des jeunes historiens.

Cherchez la femme est un reportage sur la place de la Cubaine dans l’univers résolument masculin voire hypermachiste des barbudos. Au-delà du discours politique, c’est également une réflexion sur la photographie, présentée lors d’une exposition à La Havane en 1966 sous le titre de Foto-mentira, à l’encontre de l’idée reçue de la photographie comme miroir du monde.

Malgré ses commanditaires, il ne cède pas à l’imagerie, évite toute propagande en accompagnant son travail d’anti-légendes, il laisse le public interpréter librement ses images. Outre son intérêt documentaire, ce travail est celui d’un observateur à l’œil ouvert, jamais dupe de la fabrication de mythes qui s’active partout sur l’île.

1 bis.luc chessex, castro

On peut lire aussi, du même auteur :
CASTRO / CHE / COCA, Musée de l’Élysée 2014

 

 

 

2. Hidden Islambis

HIDDEN ISLAM, NICOLÓ DEGIORGIS

Texte de Martin Parr
Rorhof, Bolzano/Bozen (I), 2014

Hidden Islam (Islam caché) n’est ni un reportage ni un documentaire engagé. C’est un témoignage, que nous livre Nicoló Degiorgis, sur les musulmans d’Italie, dont le nombre est estimé à 1,35 millions, qui à défaut de lieux de culte qui leur sont refusés par les responsables politiques sont contraints de prier dans des garages, des gymnases et des boutiques… Ce livre nous montre les lieux de culte secrets des musulmans d’Italie du Nord-Est. Il dévoile une Italie intolérante dans laquelle le droit de pratiquer librement et de vivre sans crainte de discrimination semble avoir déjà été érodé, en particulier au nord et sous la pression notamment de la Ligue du Nord.

L’image de couverture est une carte de nord-est de l’Italie avec un petit encadré donnant une liste des bâtiments divers qui ont trouvé une deuxième vie comme lieux de culte. Dans le livre, les photographies des extérieurs souvent ternes contrastent avec les images vivement colorées des intérieurs, images visibles en dépliant les pages. Parfois, les lieux sont bondés, parfois seul un ou deux fidèles sont engagés dans une prière silencieuse.

Hidden Islam permet au lecteur de fouiller les différentes couches de signification des images (sociales, religieuses et politiques).

Dans la documentation de cet Islam furtif, Degiorgis a aussi mis en évidence les façons dont une communauté assiégée devient résistante et collectivement provocante face à l’oppression rampante.

 

3.Oasis Hotel

OASIS HOTEL, NICOLÓ DEGIORGIS

Rorhof, Bolzano (I), 2014
Reliure en Leporello (accordéon) sur papier cartonné fermée par un lacet de cuir.

Ce livre documente un voyage en auto-stop sur une autoroute chinoise dans le désert du Taklamakan (Xinjiang), construite dans les années 90 pour l’industrie d’extraction du pétrole. Elle s’étend sur plus de 500 km du nord au sud à travers ce désert, l’un des plus inhospitaliers du monde. Ce voyage raconte la route et les personnes rencontrées (chauffeurs, ramasseurs de coton, ouvriers des puits de pétrole, prostituées) dont les vies sont emportées dans la dépendance et la désolation de cette industrie du pétrole très prospère.

 

4. Colita

COLITA, ISABEL STEVA HERNÁNDEZ

Texte de Laura Terré
RM/Fundació Catalunya-La Pedrera, Barcelone, 2014

COLITA est le surnom de Isabel Steva Hernández née à Barcelone en 1940. Colita est l’une des références incontestées de la photographie contemporaine catalane. Directe, intelligente, sensible, engagée, critique, sa production peut être définie, au-delà de l’esthétique, par son implication dans l’époque que nous vivons. Son travail, loin de tout artifice et de toute prétention artistique, n’est pas seulement un document sur la réalité, mais la projection de ses expériences et opinions, et forme un corpus visuel couvrant un demi-siècle de l’histoire récente de l’Espagne.

Ce livre/catalogue publié à l’occasion de l’exposition Colita, ¡porque sí!, à La Pedrera, Barcelone (11 Mars – 13 Juillet 2014), fournit un reflet complet de son travail. Il en met en évidence la polyvalence par la grâce d’un regard très personnel. Le monde du flamenco, de la photographie féministe de combat, du cinéma, de la nouvelle chanson, de la gauche des années soixante, du portrait, du reportage journalistique ou de la vie de Barcelone, sa ville, sont sujets du riche corpus proposé.

 

5. Trépat . Fontcuberta

TREPAT, JOAN FONTCUBERTA 

Textes de Joan Fontcuberta et de Slavoj Fried
Editions BESSARD, Paris, 2014

En 1914, le magnat industriel Josep Trepat Galceran crée une firme industrielle de production de machines agricoles (faucheuses, batteuses, lieuses et tant d’autres) qui deviendra un des moteurs économiques de l’Espagne au cours du XXème siècle. Homme cultivé et attentif aux dynamiques de l’art de son temps, M. Trepat va passer des commandes à quelques-uns des grands maîtres de la photographie internationale pour la publicité et l’image corporative de sa compagnie. Il était connaisseur et passionné de l’œuvre de Man Ray, d’Albert Renger-Patzsch, de László Moholy Nagy, d’Alexander Rodchenko, de Charles Sheeler, de Walker Evans et de tant d’autres photographes de l’avant-garde historique qui ont trouvé, dans les formes industrielles, un univers inspirant pour aboutir à tout un renouvellement esthétique.

Un siècle après sa fondation, la Collection Trepat se révèle comme un trésor méconnu de l’histoire de la photographie. Parmi la richesse de ce fonds, le MACSA (Musée d’Archéologie de la Catalogne pour les Systèmes Agricoles), en partenariat avec l’Archive Historique Trepat de Tàrrega (Lleida), a décidé de présenter une exposition qui en fait une mise en valeur et ainsi commémorer le centenaire de la naissance des usines Trepat. Le commissariat a été assuré par Joan Fontcuberta, créateur lui-même mais aussi historien et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la photographie espagnole. Dans son introduction, le commissaire écrit: « En regardant ces œuvres dans une perspective historique et au-delà de leur but originalement utilitaire, les images rassemblées ici visualisent d’une façon magistrale tout le parcours expérimental des avant-gardes: du Cubisme à la Nouvelle Objectivité, du Préciosisme au Surréalisme, du Constructivisme au Réalisme Social… » Joan Fontcuberta est convaincu que la découverte de ce travail ne laissera indifférent ni le public averti, ni le monde universitaire.

L’usine J. Trepat de  Tàrrega est devenue un musée (le Museu de la Mecanització Agrària). Préservés, les locaux et la chaîne de production sont devenus un témoignage du passage de la fabrication artisanale à l’industrialisation qui couvre un espace d’exposition de 2’500 m2.

En ce qui concerne l’authenticité de la collection et des relations entre Josep Trepat et les grands maîtres de la photographie internationale, je laisse à Joan Fontcuberta l’entière responsabilité de ce qu’il avance.

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