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Pascal Maitre, l’Africain.
Entretien avec Gilles La Hire



Entretien avec Gilles La Hire.
“L’Afrique c’est un mélange de beaucoup d’éléments, la nature, les hommes, la force et le désespoir, c’est la vie !”

L’Afrique c’est un mélange de beaucoup d’éléments, la nature, les hommes, la force et le désespoir, c’est la vie !

© Pascal Maitre / Agence Cosmos
© Pascal Maitre / Agence Cosmos

Qu’est ce qui a pu faire basculer un étudiant en psychologie vers le photojournalisme ?
C’est très simple, je me suis rendu compte qu’il n’y avait que la photographie qui m’intéressait, et rien d’autre. Au lycée, j’étais un habitué du photo club et plus tard, pendant mes études de psychologie, je voyageais grâce à l’argent que je gagnais comme surveillant dans un collège. Je suis allé en Inde, en Afghanistan, au Pérou, en Bolivie, je rapportais chaque année des diapositives que je montais pour les projeter, mais ce n’était encore que du tourisme. J’ai arrêté mes études en troisième année de psycho, j’ai fait mon service militaire à l’ECPA, le service photo des armées. J’ai présenté au Prix Niépce 1979 les photos que j’avais prises pendant mes classes à Fontainebleau. Je n’ai pas remporté le prix, mais Yves Lorelle, qui était au jury et m’avait défendu, en a fait un portfolio de 20 pages dans la revue Le Photographe.

A quoi devez-vous votre passion pour le Continent noir ?
Le portfolio paru dans Le Photographe a plu à Amin Maalouf qui était alors le rédacteur en chef du magazine Jeune Afrique et j’ai commencé à travailler pour cette revue. Cela m’a permis de voyager dans tout le continent avec des journalistes africains, ce qui était particulièrement intéressant. Cela me donnait aussi une entrée directe avec l’Afrique, je n’ai pas eu à rester trop longtemps « l’étranger ». Mon premier reportage relatait la guerre du Polisario au Maroc. Je n’avais absolument aucune expérience, c’était extraordinaire et cela correspondait à l’esprit de Jeune Afrique : on vous jette dans la piscine, à vous de voir si vous savez nager. Par la suite, on m’a envoyé dans des pays dont on ne parlait jamais et dont on n’avait aucune photo, au Rwanda, au Burundi, en Guinée équatoriale.

Vous avez intégré le staff de l’agence Gamma en 1984, cofondé l’agence Odyssey Images cinq ans plus tard, vous êtes aujourd’hui représenté par l’agence Cosmos. Fort de ces trois expériences, pouvez-vous définir la relation idéale qu’un photographe peut espérer entretenir avec une agence ?
Gamma, c’était la formation idéale, on apprenait à tout faire. A être disponible, à être responsable. Il y avait une compétition extrême entre Gamma, Sygma, Sipa et quand vous étiez Gamma vous portiez le maillot de l’agence, vous deviez être bon, pour vous, pour l’agence et pour les autres photographes. Odyssey, c’était notre aventure, entre photographes nous apportions beaucoup d’importance aux échanges sur notre travail, cela nous a permis de beaucoup progresser. Cosmos, c’est pour la distribution. Mais pour moi, le rapport le plus important entre un photographe et une agence tient d’abord au lien de confiance et d’estime réciproque.

Vous avez très tôt privilégié la couleur et les sujets colorés. Est-ce un choix esthétique ou un impératif dicté par la presse qui vous emploie ?
La couleur, c’est pour moi un choix évident, je vois en couleur, la couleur m’émeut et me touche. Je suis d’abord fasciné par la peinture, Matisse, Modigliani, Manet, Van Gogh et Gauguin. Il y a aussi des maîtres en photographie, Ernst Haas, Bruno Barbey, Harry Gruyaert, Alex Webb, Gregory Pinkhassov, mais le photographe qui, à mon avis, a le plus abouti en couleur reste William Albert Allard, qui est en même temps un humaniste et sa profondeur me touche.

© Pascal Maitre / Agence Cosmos
© Pascal Maitre / Agence Cosmos

Votre fidélité aux régions du monde et celle que vous entretenez avec de grands titres comme Géo ou National Geographic comptent-elles dans votre manière de travailler ? En d’autres termes qu’attendent les rédactions du spécialiste de l’Afrique ou de l’Afghanistan que vous êtes ?
D’un spécialiste de régions du monde compliquées à travailler comme l’Afrique ou l’Afghanistan les rédactions attendent une expérience, un savoir faire, une connaissance du terrain, des contacts qui sont les clefs de tous les reportages. L’avantage de connaître des gens sur place c’est que vous êtes en amont des choses. Seul, on n’accède qu’au pas de la porte. Quand on connaît, on commence à être totalement impliqué dans ce qu’on fait en termes de reportage. L’inconvénient, c’est que la fraîcheur peut disparaître, au bout d’un moment on ne voit plus rien, il faut savoir changer de territoire, c’est aussi une question d’honnêteté vis-à-vis de la presse qui vous emploie.

Certaines de vos photographies d’Afrique sont mondialement connues comme celle des trois jeunes danseurs Mbudje photographiés en 1985 en République démocratique du Congo. Ces photos ont été mises aux enchères, elles intéressent les galeries et les collectionneurs, quelle place tient cette seconde vie des images dans votre carrière?
Avec l’expérience on peut sentir que l’on est en train de travailler sur une situation qui peut donner une photo intéressante, mais on ne peut pas préjuger du succès d’une image, cela ne vous appartient pas. A vrai dire, je m’en occupe très peu, pour les ventes aux enchères, on me l’a demandé. Je ne me sens pour le moment concerné que par la presse. Sans doute dans vingt ou trente ans, les images prendront leur valeur de témoignage.

Vos reportages donnent de l’Afrique une belle image qu’on voudrait éternelle mais aussi des pages d’actualité plus sombres, au Libéria ou en Somalie. Laquelle de ces deux activités vous semble la plus utile à la cause africaine ?
Ni l’une ni l’autre, l’Afrique c’est un mélange de beaucoup d’éléments, la nature, les traditions, l’environnement, les hommes, les religions, l’activité, la guerre, la beauté, la force, le désespoir, c’est la vie !

Votre bibliographie comporte quelques titres qui font référence, « Au Cœur de l’Afrique » publié en 2001 chez Vents de sable ou « Incroyable Afrique » paru en 2012 aux Éditions Lammerhuber. Quelle importance donnez-vous au livre ?
Pour moi le livre, c’est important à condition qu’il permette de passer un message, de porter une idée, il doit arriver à maturité, il faut le faire quand on est prêt, pas trop souvent. C’est une trace de votre travail. Ce qui compte, c’est l’intérêt du sujet.

© Pascal Maitre / Agence Cosmos
© Pascal Maitre / Agence Cosmos

Vous venez de recevoir le prix qui s’ajoute aux Photojournalism National Magazine Award 2010 USA, Picture of the Year International 2010 et 2011, l’Awards for Reporting on the Environment 2011, et tout récemment le Prix International Planète Albert Khan 2013. Toutes les récompenses sont-elles également stimulantes pour votre travail ?
Les récompenses sont toujours agréables et stimulantes, surtout lors qu’elles viennent récompenser un long travail qui vous tient à cœur comme celui que j’ai réalisé en Somalie. Mais pour moi la plus grande stimulation, c’est de voir l’étonnement et la satisfaction des magazines qui m’ont commandé le reportage, lorsque je leur remets mes photos, la stimulation du travail bien fait et du contrat rempli.

Les nouvelles des enlèvements ou de décès sur les conflits en Syrie ne changent-elles pas la façon de travailler ?
Je suis souvent sur des zones difficiles, c’est très compliqué, quand vous êtes dans le news, c’est bien sûr dangereux mais votre présence est acceptée. En revanche, quand vous n’êtes plus dans le news et que comme moi vous voyagez seul, vous devenez une cible. Ce qui est terrible, c’est que cela commence à se multiplier.

Quelle a été à ce jour votre plus grande émotion de photojournaliste ?
Sincèrement je ne sais pas. Ce métier me remplit de tant d’émotion à chaque fois, que j’ai toujours autant envie de raconter des histoires humaines.

Il y a les grands sujets et la carrière en général. Quelle ambition nourrissez-vous pour la contribution de l’ensemble de votre travail à la connaissance du monde et de notre époque ?
J’espère juste que mon travail de passeur apporte sa petite pierre à l’édifice de la compréhension de certaines parties du monde, mais aussi que dans quelques années des personnes regarderont mes photos avec autant d’intérêt que j’ai à regarder les anciennes photos.

Propos recueillis par Gilles La Hire

 

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