Kaléido scope

Le choix de la librairie #21



Une sélection, par Irène Attinger, d’ouvrages en vente à la librairie de la MEP, qui, en raison de leur originalité, de leur qualité éditoriale et/ou de l’importance de leur contenu, participent de l’image de l’édition photographique internationale.

UNE GÉOGRAPHIE IMAGINAIRE
PIERRE DE FENOŸL

Éditions Xavier Barral / Jeu de Paume, Paris, 2015

« Photographe, je possède une clef du temps. La terre est mon horloge, l’ombre ses aiguilles. Ne me demandez pas « Quelle heure est-il ? » mais « Où est l’ombre ? » » [Pierre de Fenoÿl, 1987]

Vingt-cinq ans après Chronophotographies (publié par le Musée de l’Élysée et l’Association des Amis de Pierre de Fenoÿl), sa veuve, Véronique et Xavier Barral publient Une géographie imaginaire, un parcours dans l’œuvre photographique de Pierre de Fenoÿl.

Pierre de Fenoÿl a consacré sa vie à la photographie. Il a exercé plusieurs métiers de l’image et il a activement œuvré pour la reconnaissance de la photographie par les institutions dans les années 1970. Les recherches photographiques personnelles de Pierre de Fenoÿl l’ont amené en Inde, aux États-Unis, à Paris, en Toscane et en Égypte. En 1984, il quitte Paris et ses fonctions institutionnelles pour se consacrer exclusivement à son œuvre et s’installe dans le Tarn. Le 4 septembre 1987, Pierre de Fenoÿl meurt, à 42 ans, d’une crise cardiaque.

Hanté par la question du temps et de la mémoire en photographie, il se définit comme chronophotographe. Son œuvre s’apparente à une recherche méditative, nourrie des Confessions de Saint Augustin et de l’art de la marche, et inspirée par le théâtre de la nature. Le temps est une véritable obsession pour Pierre de Fenoÿl. « Dans ce voyage initiatique plus qu’esthétique, l’important est de regarder le temps passer, non pas de passer le temps à regarder » car l’appareil photo « partant du regard intérieur, transforme le temps qui passe en regard éternel ». Dès ses débuts, la référence spirituelle est à peine voilée, elle deviendra explicite. « Mon cheminement dans le monde de la photographie me fait incliner décidément vers une conception religieuse, quasi mystique de la photographie », écrit-il en 1983. Cette recherche existentielle de présence au monde est particulièrement évidente dans les photographies que l’auteur prend de son ombre sur les paysages traversés. La seule image de ce genre retenue dans le livre clôt la partie principale du livre.

 

LES PARADIS, RAPPORT ANNUEL
THE HEAVENS, ANNUAL REPORT
PAOLO WOODS & GABRIELE GALIMBERTI

Delpire, Paris, 2015
Dewi Lewis Publishing, Stockport (GB), 2015

Les paradis fiscaux occupent aujourd’hui une place centrale dans l’actualité politique et économique. Ils ne sont pas une excentricité exotique mais bien un instrument structurel de l’économie mondialisée. Ils représentent un capital financier énorme avec 32 milliards de dollars (deux fois la dette des États-Unis). Cet argent appartient à de riches particuliers ou à de grandes entreprises qui cherchent à échapper à certaines réglementations financières contraignantes ou à réduire leurs impôts. Les paradis fiscaux ont pris d’assaut le monde en catimini. Les articles et les rapports de plus en plus nombreux sur ce sujet, si mal compris, sont en général illustrés par des images de plages bordées de palmiers. Est-ce bien à cela que ressemblent les paradis fiscaux ? Du Delaware à Jersey, des îles Vierges britanniques à la City de Londres, Paolo Woods et Gabriele Galimberti font découvrir un monde secret très différent de ce que nous imaginons. Pendant plus de deux ans, ils ont voyagé dans les centres offshore qui incarnent l’évasion fiscale, le secret, et l’extrême richesse, guidés par une unique obsession : traduire en images ces sujets pour le moins immatériels. Ils ont souvent dû essuyer plusieurs dizaines de refus avant d’obtenir un cliché pertinent.

Au Delaware, les deux artistes ont réellement créé une entreprise, judicieusement nommée The Heavens. Son siège social se situe dans le même bâtiment qu’Apple, la Bank of America, Coca-Cola, Google, Wal-Mart et 285 000 autres entreprises. Le livre, qui contient plus de 80 photographies, est présenté comme un rapport annuel de la société. À Singapour, le président du port franc et le responsable pour les œuvres d’art sont montrés dans l’un des coffres haute-sécurité où des particuliers et des entreprises déposent des œuvres, de l’or et de l’argent liquide et les échangent hors de tout contrôle fiscal. Dans les gratte-ciel de Panama, nombre d’appartements ne sont pas éclairés, tout simplement parce qu’ils ne sont pas occupés ; c’est le résultat de la bulle immobilière alimentée par l’argent de la drogue. La terrasse du Sevva club attire une foule de cadres et de dirigeants du quartier financier de Hong Kong, venus pour se détendre tout en ayant une vue imprenable sur le bâtiment conçu par Norman Foster pour HSBC. Aux îles Caïman, la plupart des entreprises, dont le nombre est deux fois celui des habitants, n’ont pas de bureaux, seulement une boîte aux lettres ; un dimanche matin, le directeur général de la City of Cayman bichonne sa Ducati 848, une des motos les plus rapides au monde, sous l’œil de son amie installée au balcon.

Le texte de Nicholas Shaxton, l’un des experts les plus reconnus dans le domaine, répond aux images et interroge les relations qu’entretiennent public et privé, entreprises et États, riches et pauvres.

 

PRISONS
SÉBASTIEN VAN MALLEGHEM

André Frère Éditions, Marseille, 2015

« Pourquoi ferme-t-on les yeux sur les destins brisés ? Sur ceux qu’ils brisent ? » [Sébastien Van Malleghem].

Ce travail témoigne d’un reportage, conduit depuis 2011 au sein d’une dizaine d’établissements pénitentiaires, dans le prolongement d’une étude de plusieurs années consacrée à la police belge et à son travail de terrain. Prisons a pour but d’ouvrir le regard sur les détenus; de mettre la lumière sur les carences d’un système judiciaire et carcéral obsolète, dans un pays qui prône les idéaux de justice et d’humanité. « La prison, c’est assez noir comme ça, pas besoin d’en rajouter. », dit-il. Sébastien Van Malleghem a d’abord voulu montrer l’état de délabrement des établissements pénitentiaires en plein cœur de l’Europe, au XXIe siècle. Il a photographié les détenus entassés à trois dans huit mètres carrés, les murs décrépis et les toilettes bouchées. Comment garder sa dignité dans ces conditions ? « Quand t’as fait une connerie, la punition c’est la privation de liberté, pas la déchéance d’humanité ». Les principes de privation et de punition sont exacerbés : privation de contact avec la famille, privation de soutien moral et affectif, privation de préau, mise à l’isolement extrême…

Ce reportage vise à montrer la détresse générée par la privation de liberté et de relations, par la claustration dans des cellules aux relents de roman gothique ou de film d’horreur, par l’échec aussi, celui de l’évasion avortée dans la drogue ou les rapports malsains. Ces visages torves, défaits, victimes et miroirs des passions nées dans nos théâtres urbains sont notre part d’ombre. « La prison est surmédiatisée mais en réalité elle reste tabou, il y a peu de travaux de fond sur cet univers ». Pour accéder à ces humains, il a fallu huit mois de recherches et de demandes adressées à une administration bien frileuse mais pourtant attachée à voir diffuser des images qui rendent compte de la réalité et non des notes d’intention ou des projets ministériels.

 

EX TIME
FRANCK LANDRON

Contrejour, Biarritz, 2015

« J’ai toujours emporté mon appareil photo partout avec moi » dit Franck Landron de sa pratique photographique commencée en 1971. L’appareil qu’il a demandé et reçu pour ses 13 ans (un reflex Canon FTQL) se retrouve dans sa sacoche de collégien. Photographe compulsif, il n’exclut aucun espace, aucun moment, ni aucune circonstance dans ce qui va devenir une addiction photographique.

Ses premiers essais seront les portraits de ses camarades surpris et amusés d’être photographiés en classe à l’insu de l’enseignant. Suivront beaucoup d’autres clichés. Franck Landron ne deviendra pas photographe professionnel. Après un passage à l’école d’architecture du quai Malaquais et aux Beaux-Arts, il entre au tout début des années 1980 à l’École Louis Lumière. Il devient assistant opérateur sur plusieurs films avant de se consacrer à la réalisation et à la production.

Avec Ex Time Franck Landron nous embarque dans la première partie de son histoire intime. Le livre propose une exploration chronologique d’une vie liée à l’image au travers d’un va et vient entre des personnages, des thèmes et des lieux récurrents : la famille, le garage automobile paternel, la mécanique, la maison en Auvergne, les copains, les fêtes, les filles, le cinéma… Des autoportraits jalonnent le livre.

Le regard du photographe se caractérise par la liberté des sujets mais aussi de la forme. L’absence de contrainte lui permet de capter l’essentiel d’un moment, d’un geste, d’une expression. Les textes des différents auteurs éclairent la façon dont se constitue un regard. Dans un petit cahier attaché au livre, Franck Landron légende avec humour les photos, arrachant souvent au « regardeur », comme on dit maintenant, un sourire voire un rire (« Elle était trop grande pour nous, mais elle avait une sœur »)… Il parle avec tendresse de ses vieux camarades, des filles qu’il a photographiées, des souvenirs de bizutages aux Beaux-Arts, de l’âge d’or du cinéma pornographique dans les années 70.

 

TOUT VA BIEN
JH ENGSTRÖM

Aperture, New York, 2015

La série Tout Va Bien ne traite pas d’un thème concret à la façon des séries traditionnelles. Le photographe suédois JH Engström souhaite que son projet soit considéré comme de la poésie visuelle, comme un récit photographique au caractère fortement autobiographique. Cependant, cette série de photos ne présente pas exclusivement sa vie. Dans Tout Va Bien, différents sujets se succèdent. La série montre aussi bien des portraits et des paysages que des prises de vue spontanées et insolites. Elle est fortement chargée de contrastes : des images en noir et blanc se mélangent avec la couleur ; la douceur de roches côtières se heurte à l’image rouge-sang, éclairée au flash, de la naissance de ses jumeaux. Le livre laisse le spectateur cartographier son propre réseau de sens d’une image à l’autre et lui laisse choisir son mode d’interprétation de chaque image. Avec quelque 90 photos, Tout Va Bien revient vers l’approche associative de son livre Trying to Dance. L’éclectisme des images nous met dans la situation du lecteur d’un roman dans lequel l’écrivain brise la séquence temporelle en fragments. JH Engström construit des histoires photographiques qui persuadent le spectateur de reconstituer un sens à l’œuvre dans son ensemble.

Tout Va Bien est conçu et réalisé par Patric Leo, qui a également collaboré avec l’artiste sur Trying to Dance.

 

VALPARAISO
ANDERS PETERSEN

André Frère Éditions / Festival Internacional de Fotografía en Valparaíso (FIFV), Marseille / Valparaiso, 2015

Cet essai photographique d’Anders Petersen a été réalisé en août 2014 lors d’une résidence organisée par le Festival International de Photographie de Valparaiso (FIFV) qui a été l’occasion de son premier voyage en Amérique Latine.

Anders Petersen s’est fait connaître dans le monde entier en 1978 avec le livre Café Lehmitz qui retrace trois ans de reportage dans un bar de Hambourg. Depuis 1984, il a consacré plusieurs séries et plusieurs livres aux lieux d’enfermement et à l’exploration des villes. Il s’attache à une photographie mêlant les genres du journal intime, du voyage, du documentaire personnel. Il s’installe, souvent à l’occasion de commandes, dans des villes qu’il pénètre et apprend à connaître. Errant à travers les rues, il fuit les images convenues de Valparaiso et part à la découverte de l’âme de cette ville portuaire magique, photographiant en particulier le peuple de la rue.

Fidèle à l’image argentique, au 35mm et au noir et blanc, il continue à fournir, avec une intensité rare, une œuvre définitivement marquée par son besoin de parler de l’humain, de l’approcher, de le connaître, de le donner à voir et de le mettre en crise, comme il se met lui-même en danger.

 

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