Kaléido scope

Le choix de la librairie #22



Une sélection d’ouvrages, par Irène Attinger, parmi les nouveautés du mois en vente à la librairie de la MEP, qui, en raison de leur originalité, de leur qualité éditoriale et/ou de l’importance de leur contenu, participent de l’image de l’édition photographique internationale.

Une sélection d’ouvrages, par Irène Attinger, parmi les nouveautés du mois en vente à la librairie de la MEP, qui, en raison de leur originalité, de leur qualité éditoriale et/ou de l’importance de leur contenu, participent de l’image de l’édition photographique internationale.

 

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EMPIRE,
SAMUEL GRATACAP

LE BAL, Filigranes Éditions, Paris, 2015

« Situé en Tunisie à 5 km du poste de frontière avec la Libye, le camp de Choucha est devenu un lieu de transit pour plusieurs centaines de milliers de réfugiés d’origine subsaharienne qui ont dû fuir la guerre en Libye. Depuis 2011, date d’apparition du camp dans le désert tunisien, j’ai suivi le quotidien des réfugiés. Mon travail photographique et vidéo rend compte de l’espace-temps particulier de ce lieu de vie marqué par l’attente. L’attente liée aux différentes étapes des demandes d’asile déposées par les réfugiés qui se mêle à la tension de ces destins suspendus dans un lieu temporaire, devenu pérenne par la force des choses, pour finalement disparaître.
En juillet 2013, les organisations humanitaires décident de la fermeture officielle du camp et quittent Choucha. Les réfugiés de Choucha, hommes, femmes et enfants, vivaient la double-peine, celle de l’enfermement à ciel ouvert suite à la fuite du conflit libyen et puis celle d’être laissés là trois années après l’ouverture du camp, laissés là sans rien, sans eau, sans nourriture, sans assistance médicale : trois cents personnes.
» [Samuel Gratacap]

En janvier 2012, confronté aux règles du reportage à court terme, Samuel Gratacap a dû faire face à la réalité complexe du camp et à ses propres difficultés pour en restituer une image fuyante, peut-être trop évidente et pas assez juste. Au jour le jour, il cherche à comprendre et à trouver une façon de parler de l’hostilité du lieu, de son abandon et de la perte d’identité. Sa frustration se transforme en désir de saisir au plus près les enjeux de la construction de ce lieu de confinement avec ses règles et son organisation. Les familles ont quitté le camp au début de l’année 2014. Elles sont retournées en Libye pour rejoindre l’Italie par la mer. Ceux qui restent ne veulent toujours pas de cet Empire et voudraient manifester. Mais, à quoi bon une manifestation en plein désert ? Le vent balaie tout.

 

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POULTRY SUITE,
JEAN PAGLIUSO

Hirmer Verlag, Munich, 2015

Dans une grande partie d’une carrière de photographe longue de plusieurs décennies, Jean Pagliuso a dirigé son objectif sur des modèles, des acteurs et d’autres personnalités fascinantes, travaillant pour des magazines comme Mademoiselle et collaborant avec des studios de cinéma. Son intérêt de fraîche date pour les poulets est apparu à la mort de son père qui élevait des poulets destinés à des expositions. Pour l’honorer, elle a décidé d’en photographier un, comme elle avait photographié, à la mort de sa mère, une des roses qu’elle cultivait. Les volailles de son père n’étaient plus accessibles, elles avaient été données au cours du temps. Elle a fait donc appel à une agence de « talents animaux » et a demandé quelques poulets qu’on lui a amenés directement à son studio de Chelsea où elle les a photographiés avec sa caméra Hasselblad devant un mur de ciment. Dans sa chambre noire, elle tire les images sur des feuilles de mûrier Thai, un processus exigeant plusieurs jours de travail de façon à leur donner l’apparence de dessins au graphite.

Les poulets sont d’habitude tout à fait sages et coopératifs pendant les sessions de portraits. Jean Pagliuso a établi un rapport spécial avec ces animaux : « Je sais que cela semble fou, mais je peux en réalité parler aux poulets. Je peux les faire se calmer et regarder où je veux qu’ils regardent. J’ai une affinité totale avec eux […] Je ne vois pas de différence avec photographier des gens. Pour moi, c’est pareil. Je cherche les mêmes choses. Je cherche la forme et la façon dont le cadre est rempli. »

 

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UKRAINIAN NIGHT,
MIRON ZOWNIR

Spector Books, Leipzig (D), 2015

Avant que des pneus ne brûlent sur la Place Maïdan, l’Ukraine était, sur les cartes, une tache blanche à la marge de l’Europe. Un mois de protestations civiles ont fait de Maïdan un symbole et marqué une nouvelle ère que les auteurs ont capté au travers des mots et des images. Les textes de Kateryna Mishchenko et les images de Miron Zownir documentent les failles profondes de la société ukrainienne qui laissent percevoir les signes avant-coureurs des affrontements. Ils ont visité l’Ukraine pour y explorer, au travers de ses marges, la vie quotidienne.

En Ukraine, Miron Zownir, dont le père est un ukrainien vivant en Allemagne, a été pris de court par le rythme des changements. Les Ukrainiens auxquels il a parlé avant les protestations de la Place Maïdan étaient « malades de ces temps soviétiques et en avait particulièrement assez de la corruption. Ils ont voulu plus de liberté. Il y avait beaucoup de misère, les gens étaient exaspérés, mais rien ne suggérait un soulèvement aussi violent. » Selon lui, les Ukrainiens sont « entre deux mondes. Celui qui les veut – la Russie – mais dont ils ne veulent pas. Et l’autre – l’Europe – dans lequel ils ne peuvent pas entrer. C’est donc une situation plutôt malheureuse. »

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D’ENTRE EUX,
CÉDRIC GERBEHAYE

Le bec en l’air Éditions, Marseille, 2015

Par le biais de recherches photographiques et de rencontres-collaborations avec les villes partenaires de la Fondation Mons 2015, Cédric Gerbehaye entend explorer la Belgique sous l’angle du fait quotidien. Il utilise la photographie comme outil d’analyse, comme un instrument qui, s’il ne démontre rien, permet de pointer les questions véritables et d’ouvrir les esprits et les sensibilités. Après des documentaires dans des lointaines zones de conflit, Cédric Gerbehaye revient en Belgique avec les yeux du voyageur. Plutôt que regarder ce qui l’entoure comme le centre du monde, il se met en exil du familier. Il pose ainsi la question « Que signifie avoir sa place quelque part ? ». Ses images en noir et blanc, denses et au plus proche de l’humain l’amènent à formuler cette réponse: « On appartient au monde que l’on fait, pas à celui d’où l’on vient ».

« Qui convoquer dans ce territoire dont les régions s’affrontent, dans cette société chaque jour plus inégalitaire ? Ici les gens sont pris dans un moment de solitude, de distraction, de tendresse. On sent la fin des grands combats, un tissu qui se délite, l’épuisement parfois. Et, par cette fatigue même, une vulnérabilité. Ou, pour le dire autrement, une disponibilité qui questionne moins la fin d’un pays que la fin d’un métier, d’une époque, de l’avenir rêvé. Quelque chose de lucide et de distrait à la fois qui, au luxe des idéologies séparatistes, des plans de redressement miracle ou de la sinistrose ressassée, semble préférer le lien. Et le regard intérieur. » [Caroline Lamarche]

 

E1.Guy Tillim

O FUTURO CERTO,
GUY TILLIM

Steidl / The Walther Collection, Göttingen / New York, 2015

O Futuro Certo est une sélection de la plupart des séries importantes, fruits de la dernière décennie des travaux du photographe sud-africain Guy Tillim. Ancré dans le photoreportage mais marchant à contre-courant du spectaculaire, il dépeint les communautés et les paysages sociaux de sociétés transformées par des conflits. En explorant l’architecture moderne – et ses ruines utopiques – dans l’Angola postcolonial, le Congo et le Mozambique, Guy Tillim décrit les structures symboliques de ces sociétés. Ce livre présente, enrichis par de nombreux textes, des travaux comme : Departure (2003), Kunhinga Portraits (2003), Leopold and Mobutu (2004), Jo’burg (2005), Petros Village (2006), Congo Democratic (2006), Avenue Patrice Lumumba (2008), Roma, città di mezzo (2009), Second Nature French Polynesia (2012), Second Nature (2012) Sao Paulo (2012), Librevile (2012), Joburg: Points of View (2014).

Le travail de Guy Tillim soulève des questions pertinentes autour de la politique et de la représentation de l’environnement construit.

 

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WALKING,
YUSUF SEVINÇLI

Filigranes Éditions, Paris, 2015

Le photographe turc Yusuf Sevinçli reconduit la figure erratique du photographe marcheur, arpentant les villes et les trottoirs en quête de visages et de destins singuliers. Familier des territoires urbains, il a multiplié les rencontres au cours de son séjour à Vichy en mars 2015, poussant la porte des bars, des restaurants, des associations, mais aussi des appartements et des maisons, prenant le temps de parler à chacun, créant un lien qui donne à chaque portrait une dimension intime. Il aime photographier les métropoles comme Lisbonne, Sarajevo, New York, Paris. À Vichy, c’est la première fois qu’il travaillait dans une ville aussi petite. La facilité d’accès des gens l’a surpris. Ses portraits en noir et blanc, très contrastés, sont pris en plans serrés, pour accentuer l’émotion. « Mes photos ne représentent pas les Vichyssois mais ce que j’ai ressenti ici, à ce moment-là », explique-t-il.

S’il a étudié le journalisme et pratiqué la photographie documentaire, se préoccupant de problématiques sociales, Yusuf Sevinçli a rapidement opéré un tournant. « J’en ai eu assez de photographier la vie des autres. Ce que je veux maintenant, c’est m’approcher au plus près de mes émotions ».Ses photos ont un air des années 1960. Il s’interroge : « Suis-je nostalgique ou est-ce pour trouver de la poésie ? »

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