Kaléido scope

Le choix de la librairie # 26



Chaque mois, retrouvez le choix de la librairie, par Irène Attinger : une sélection d’ouvrages parmi les nouveautés en vente à la librairie de la MEP, qui, en raison de leur originalité, de leur qualité éditoriale et/ou de l’importance de leur contenu, participent de l’image de l’édition photographique internationale.

GÉNÉRATION TAHRIR
PAULINE BEUGNIES

Avec des dessins de Ammar Abo Bakr et des textes de Ahmed Nagy
Le Bec en l’air Éditions, Marseille, 2016

Génération Tahrir est un projet engagé en 2010. Après les violents événements qui ont marqué l’Égypte et les nombreuses images de la révolution de la place Tahrir, au Caire, la presse a peu à peu quitté les lieux. Pour Pauline Beugnies, qui vivait au Caire depuis 2008, c’est au contraire le moment de rester. Continuer de photographier est une façon de ne pas « abandonner » une jeunesse en quête de démocratie et de liberté. Génération Tahrir dresse un portrait de la jeunesse égyptienne porteuse des espoirs du monde arabe.

En janvier 2011, la jeunesse égyptienne a entraîné le pays dans la révolte, renversant Hosni Moubarak au pouvoir depuis 30 ans. Système éducatif médiocre, chômage, corruption…, c’est cette réalité insupportable qui a donné aux jeunes le courage de faire tomber le régime qui paralysait leurs parents. Cinq ans plus tard, hélas, l’État militaire omnipotent est de retour et la répression contre les opposants est meurtrière. Les photographies de Pauline Beugnies dialoguent avec les dessins percutants de l’artiste Ammar Abo Bakr et les textes du journaliste Ahmed Nagy. Ensemble, ils restituent avec énergie et optimisme une part décisive de l’histoire en train de s’écrire.

« La photo est un magnifique prétexte pour entrer chez les gens et passer du temps avec eux. Au-delà du moment de la photographie, faire parler les gens et les écouter me tient vraiment à cœur. » [Pauline Beugnies]

 

PONY CONGO
VICENTE PAREDES

This Book is True, Bilbao (E), 2015

Pony Congo : que peuvent avoir en commun les enfants de la haute société espagnole avec quelques pauvres enfants du Congo ?

Pendant deux ans, Paredes a suivi les championnats de poneys à Ségovie. « Un ami m’avait parlé de ces compétitions. Le sujet m’a semblé  très curieux. C’est un monde élitiste très dur pour les enfants. Il y a beaucoup de compétitivité, des contrariétés et un stress … Tout cela a attiré mon attention ». En 2013  Paredes rend visite à des amis vivant au Congo. Il prend quelques photos des enfants travailleurs du Bas-Congo. De retour en Espagne, il tente de composer des diptyques et remarque que les images du monde des colonisés et du monde des colonisateurs commencent à dialoguer. En réunissant deux extrêmes de l’enfance, Pony Congo met le lecteur face à la description extrême de routines fortement opposées : d’une part le stress des riches pour gagner, dès l’enfance, reconnaissance et statut social et d’autre part les sourires bien connus des pauvres en Afrique.

Pony Congo surgit de la réunion des deux. Il ne s’agit pas d’un accouplement simple de mots, c’est plutôt un dialogue entre des images discordantes, brillantes pour les riches, mats pour les pauvres, et apparemment étrangères. Cependant, une fois réunie dans une cohabitation improbable, elles créent une narration ironique et sagace le long des doubles pages qui composent le livre.

 

THE HIMALAYAN PROJECT PART III
DZOGCHEN
VINCENT DELBROUCK

Autopublication V.D. at WILDERNESS, Loupoigne (B)

Tous les livres sont signés et numérotés à la main par l’auteur avec un marqueur rouge. Un petit cahier contenant les textes est glissé à l’intérieur.

La série Dzogchen est une réflexion poétique sur l’Himalaya. C’est une ode à la simple beauté, un plaidoyer généreux pour un monde sans discrimination. Dzogchen est un terme issu du bouddhisme tibétain, qui se caractérise par une vision spécifique de la réalité. Dans la pratique Dzogchen, la réalité est acceptée telle quelle est : belle et laide, bonne ou mauvaise, noire et blanche. Dans ce projet photographique, Vincent Delbrouck se laisse guider par cette vision et par son amour de la nature et de la littérature.

« À l’époque, je me contentais de ce seul éclat poursuivant mes lectures et mes virées solitaires à travers la ville pour y photographier mon monde. Obligé de boire beaucoup d’eau chaude pour éviter l’assèchement guttural, je finis ainsi par combler avec excitation et moult gargarismes le vide entropique calé entre ces deux états : prostatique et antipoétique.
[…]
Je suppose que c’est dans cette forme poétique de rhizome que j’ai forgé peu à peu le corps fragmenté de mon existence. Une empathie totale s’y est développée, déployée dans la marche en plein soleil. Il me suffisait de l’observer comme un animal pour me rééquilibrer. » [Vincent Delbrouck]

 

SHARKIFICATION
CRISTINA DE MIDDEL

Editora Madalena, Sao Paulo, 2015

Sharkification (de shark, le requin) traite de la stratégie du gouvernement brésilien pour tenter de prendre le contrôle des favelas à l’occasion de l’organisation de la coupe du monde de football, en 2014. Pour cela, le gouvernement fait intervenir directement des unités de l’armée. Cette intervention a pour conséquence une militarisation des communautés, une paranoïa dans laquelle, soudainement, chacun est devenu un suspect pour les militaires mais aussi pour les autres. La métaphore du requin vise à expliquer la dynamique en place. « J’ai utilisé la comparaison d’un monde sous-marin pour imaginer que les favelas sont un récif de corail où il y a des prédateurs… » Alors que la plupart des photojournalistes tentent continuellement de jouer avec les sentiments, Cristina de Middel utilise l’humour qui est une façon plus intelligente de regarder les choses et qui aide les gens à devenir plus curieux.

 

TERAYAMA
DAIDO MORIYAMA

MATCH and Company, Tokyo, 2015

Le titre du livre rend hommage à Shūji Terayama, poète, écrivain, dramaturge, photographe, scénariste et réalisateur qui, durant sa courte vie, a publié plus de deux cents livres et réalisé une vingtaine de films. Le livre contient cinq des dix-sept essais qui composent Life on the Wrong Side of Town de Terayama, parus en feuilleton dans le magazine Mondai Shosetsu en 1975, puis comme une monographie par Shinyosha en 1982, un an avant la mort de Terayama. Cette nouvelle édition ajoute aux textes des photographies de Daido Moriyama qui dérive, à travers images et textes, à la recherche de ses amis du mauvais côté de la ville (On the wrong side…).

« Ce livre est une sorte de vue, au travers d’une fenêtre,  de la vie de ceux que nous appelons des sportifs. Par la fenêtre vous pouvez voir le fleuve. Parfois vous pouvez voir les gens dire au revoir. Mais cependant, même si la vue est misérable, vous devez garder la fenêtre ouverte. » [Extrait de la postface de Satoshi Machiguchi]

 

THE BORDERLANDS
JO RACTLIFFE

RM Verlag, Barcelone, 2015

Depuis 2007, la photographe sud-africaine Jo Ractliffe s’intéresse aux traces et conséquences du conflit en Angola (1975-2002). Trois décennies de destructions qui feront un million et demi de victimes. Après les aspects démographiques et sociaux de Luanda (Terreno Ocupado, 2008) et les marques de violence dans le sud de l’Angola (As Terras do Fim do Mundo 2010), elle aboutit avec The Borderlands (2013-15) dans les territoires de l’extrême nord de l’Afrique du Sud convertis en bases militaires. Ractliffe a identifié et photographié les endroits occupés par les South African Defence Force (SADF) durant les mobilisations de la guerre d’Angola et elle a relevé les traces de la guerre et de l’époque de la ségrégation raciale (apartheid) mais aussi celles de la réconciliation et de la réparation des dommages depuis l’instauration de la démocratie. Les SDAF se battaient contre le mouvement namibien de libération SWAPO et l’armée angolaise FAPLA, un conflit plus tard mentionné en Afrique du Sud comme la Guerre de Frontière. Durant cette guerre, le gouvernement d’apartheid a déplacé de force les communautés qui vivaient sur les sites utilisés par l’armée. À la fin de la guerre, il y a installé les supplétifs angolais et namibiens qui avaient servi dans les SADF. Dès 1991, début du processus de transition qui mettra fin à l’apartheid, les communautés d’origines ont revendiqué la restitution des terres qu’elles récupéreront au début des années 2000. Les vétérans angolais et namibiens, restés là avec leurs familles, vivent un nouvel exil, dans des conditions déplorables et dans une relation précaire avec les communautés locales et l’état. Ractliffe écrit :

« Pour la plupart des Sud-Africains l’Angola a été perçu comme un ailleurs éloigné – ‘ la frontière ‘ – où des frères et des petits amis ont été envoyés dans le cadre de leur service militaire. Maintenant, plus de deux décennies après l’indépendance de la Namibie et le retrait de troupes sud-africaines de la région, la Guerre de Frontière reste l’objet de beaucoup d’ignorance et de honte – pour certains, même la trahison y est associée. »

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