Kaléido scope

Rebecca Bournigault
« Dreams Never End »



Dans le cadre du cycle de vidéos consacré à Rebecca Bournigault du 8 février au 9 avril, la Maison Européenne de la Photographie vous invite dès à présent à découvrir ou re-découvrir son travail par ce texte du critique d’art Julien Blanpied.

Portraitiste contemporaine, Rebecca Bournigault utilise essentiellement la vidéo, mais aussi le dessin, l’aquarelle ou la photographie. Elle travaille le portrait et l’icône, deux faces d’une même pièce qui renvoient respectivement au réel et à la fiction, au modèle et au singulier, en prenant soin de toujours mettre les choses dans un nouvel ordre, pour mieux réinterroger son rapport à l’Autre. Il y a dans l’œuvre de Rebecca Bournigault une tension permanente entre l’extérieur et l’intérieur, le dessus et les dessous, le lunaire et le solaire, l’animal et le végétal. S’aiment t-ils ou se déchirent-ils ? Jouit-elle ou est-elle « Transverbérée » ? Et ce sang, d’où vient t-il ? Où coule t-il ? Est-il encore chaud ou déjà froid ? Et cette musique, d’où sort-elle ? Qui pénètre-t-elle ?

PORTRAITS Temps Réel, 1994 © Rebecca Bournigault
PORTRAITS Temps Réel, 1994 © Rebecca Bournigault

Dès le milieu des années 90, se saisissant de moments d’intensité, l’artiste révèle dans une série de portraits vidéos, la complexité de l’Identité qui ne peut être réduite aux discours stéréotypés en usage dans les émissions de télé-réalité ou autres talk-shows : en postant un visiteur face à une caméra et un écran où il découvre une projection de lui-même agrandie (PORTRAITS temps réel, 1994) ou en demandant à des personnes de décrire leur corps, explicitant une conscience du regard de l’autre, les volontaires ne décrivant quasi exclusivement que des parties visibles (PORTRAITS corps, 2001), elle pointe une forme de violence latente à l’œuvre à travers cet impératif de l’aveu qui se confronte aux autres et au monde. L’autre facette, c’est la confession, dans la mesure où elle constitue une production de vérité du sujet, mais cette fois dans son intimité. Rebecca Bournigault élabore des machines à interroger le rapport de ces productions discursives du vrai. Dans sa vidéo PORTRAITS Chansons (1992), neuf personnes sont filmées en plan fixe pendant qu’elles écoutent une chanson choisie par l’artiste en fonction de l’idée que Rebecca Bournigault se fait de la personnalité de chacune. Dans PORTRAITS je t’aime (1999), l’artiste demande à des personnes (des proches surtout, un acteur notamment, des figures de l’« underground » souvent) de prononcer les termes de l’amour (un « Je t’aime ») devant la caméra. « D’une certaine manière – paradoxe exorbitant du langage –, dire je-t-aime, c’est faire comme s’il n’y avait aucun théâtre de la parole, et ce mot est toujours vrai (il n’a d’autre référent que sa profération: c’est un performatif). » On observe alors une suite de réactions invitant le spectateur, auditeur, regardeur, voyeur, curieux à devenir témoin de l’intimité dévoilée, révélant l’autre autant par ses gestes, ses récits que par ses silences. Il est d’autres silences qui sont assourdissants, comme ceux de la vidéo Loveless (2001) dans laquelle on voit le visage en gros plan de Rebecca Bournigault, casque sur les oreilles, murmurer a capella la chanson Loveless de New Order. On est touché par la fragilité de la voix mise à nue.

D’autres motifs sont récurrent dans l’œuvre de Rebecca Bournigault, la mort, ou plus précisément la vanité, y rôde régulièrement, des têtes de mort à l’aquarelle ou l’installation vidéo La Chambre interdite (2005) qui met en exergue la violence inhérente aux mythes. Le visiteur est cerné par 4 portraits de conteurs, qui narrent simultanément un conte sur le thème de « la chambre interdite ». Barbe Bleue est le conte français.

Rebecca Bournigault soulève également des questions relatives à l’usage du témoignage, et ce témoignage est livré parfois par l’inconscient, à travers ses tondos vidéos. La vidéo Bend (2011-2012) déroule aussi bien une marche de repentance qu’une errance Dada dans la démarche, toujours dans le but d’aborder le réel avec un point de vue renouvelé. Blood (2013) joue du trouble chromatique entre le rouge à lèvres de surface et des menstruations monstrueuses. Deux formes de soumission. Pigment Painting (2014) rejoue le mélange des couleurs dans un certain ordre assemblé, l’urine en guise de liant. Il y’a également Sea (2013) vidéo où un vraisemblable couple se roule dans le sable. Tout circule dans un cercle qu’on apparenterait volontiers à une vue de jumelle, pour le coté voyeur et qui en profite pour faire trébucher l’efficience scopique, troubler la vision, la prédisposer à un état second pour fabriquer une image mentale. Quand Rebecca Bournigault est interpellée par les émeutes du mois de novembre 2005 en France, elle dessine les contours d’un corps politique mondial en crise (Les Emeutiers, 2005-2011), tandis que ses vidéos tondo esquissent ceux du corps morcelé, pluriel, parfois hystérique, mais intime.

Plus récemment, Rebecca Bournigault est revenu aux motifs du langage en filmant sa fille tirailler le verbe. Elle fait réciter à N.K., 4 ans (N.K, 2012) une interpellation musclée. L’objet de ces petits ovnis visuels est de faire renaître la vérité du sujet, en faisant bégayer le réel, en faisant « bégayer la langue » (Deleuze). La narration acquiert, dans ce contexte, un rôle actif qui se base sur l’expérimentation et la production de récits comme forces propositionnelles afin de déplacer le fantasme et la fantaisie, il s’agit de trouver des ruses, des stratégies de résistance, bref un moment de vérité  (du grec crisis).

PS : « Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens » (Arthur Rimbaud).

Julien Blanpied
décembre 2014

Dreams Never End est une chanson du groupe de new wave britannique New Order, paru sur l’album Movement en 1981.

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