Kaléido scope

Du Moi et d’autres démons



Dans le cadre du festival vidéo ON/OFF qui a eu lieu à la Havane en juin dernier sur une initiative de la MEP, et en écho au week-end de projections cubaines du 25 et 26 novembre, la co-commissaire de l’exposition, Sara Alonso Gómez, revient sur l’importance de ce médium dans la création artistique cubaine et sur les orientations qui ont présidé à la réalisation de ce festival.

C’est cela autrui : un possible qui s’acharne à passer pour réel.
Michel Tournier

Un peu d’histoire pour commencer

À Cuba, la genèse de la pratique de la vidéo est étroitement liée au cinéma. C’est précisément dans le domaine du cinéma et non dans celui des arts plastiques que l’on trouve les premiers traits émergents de ce qu’on a appelé l’art vidéo cubain. Cosmorama (1964) du cinéaste Enrique Pineda Barnet, d’après l’œuvre de Sandú Darié ; Now (1965) de Santiago Álvarez, avec de grandes influences du vidéoclip ; et Coffea Arabica (1968) de Nicolás Guillén Landrián, tourné comme un reportage expérimental, ont chacun introduit les motifs fondateurs d’une manifestation qui n’allait pas tarder à connaître un essor important au cours des décennies suivantes.

C’est cependant dans la diaspora que l’on trouve les véritables pionniers de l’art vidéo cubain. Ana Mendieta, née à Cuba mais envoyée par ses parents aux États-Unis au début de la Révolution dans le cadre du programme Peter Pan, a commencé à révolutionner l’art conceptuel et le body art dans les années 1970 à partir de la photographie, de la vidéo et de la performance ; elle partage cette préséance avec d’autres artistes internationaux comme Vito Acconci, Dennis Oppenheim et Bruce Nauman. Mendieta et Félix González Torres, né également sur l’île et décédé en 1996 aux États-Unis, sont les deux véritables premiers vidéastes cubains, considérés aujourd’hui par certains chercheurs comme faisant partie des 200 artistes plasticiens les plus importants du XXe siècle.

L’établissement d’institutions nouvelles telles que l’École Internationale de Cinéma et Télévision de San Antonio de los Baños (EICTV) ou l’Atelier de Création de l’Asociación Hermanos Saíz (AHS) dans les années 1980, a favorisé la transgression pratiquée par les arts plastiques durant la décennie suivante, influençant profondément d’autres champs expérimentaux tels que le théâtre et le cinéma. La Fondation Ludwig de Cuba, une ONG créée en 1995 pour promouvoir les arts émergents à partir d’une approche transdisciplinaire, a également organisé différents ateliers et programmes de promotion liés au développement de la vidéo. De son côté, le Premier Festival International d’Art Vidéo à Cuba en 2000 a présenté les œuvres des principaux exposants de cette manifestation artistique dans le monde. Déjà à cette époque, des artistes tels que Raúl Cordero avec des œuvres comme Pelea Lenta, Felipe Dulzaides avec Deicing et Following an orange, sans oublier les photographes René Peña et Juan Carlos Alom, s’exprimaient à travers ce medium.

La Faculté de Nouveaux Médias de l’Instituto Superior de Arte (ISA), le Festiva des Jeunes Réalisateurs, le Festival International de Cine Pobre Humberto Solás (cinéma réalisé avec des moyens restreints) à Gibara (Holguín), le Festival International d’Art Vidéo de Camagüey, le Salon d’Art Numérique organisé par le Centre Culturel Pablo de la Torriente Brau et la Salle Zéro de l’Alliance Française à La Havane, constituent à leur façon des projets qui ont accompagné le développement et la diffusion de la création vidéo à Cuba, tout comme le Centro de Desarrollo de las Artes Visuales et surtout la Biennale de La Havane dans sa dixième édition. La Cátedra Arte de Conducta (projet d’art comportemental), fondée par l’artiste Tania Bruguera, a également mis en avant une série de propositions où la vidéo a joué un rôle prépondérant. Certains des artistes qui participent au festival ON/OFF ont participé de près à cette expérience importante et ouverte : ils comptent parmi les plus actifs du genre.

ON/OFF : Identités hybrides ou transculturelles

Lorsque j’ai été invitée à parcourir la collection vidéo de la Maison Européenne de la Photographie (MEP), j’ai découvert là un certain nombre de problématiques communes à celles abordées par les artistes cubains. À la manière dont l’art exprime sa vocation universaliste dans la négation de la notion de limite, je me suis aventurée à créer des vases communicants entre des contextes de création très différents pour aborder des réalités complexes.

ON/OFF propose une exposition polyphonique dont le fil conducteur est inspiré du concept d’identités hybrides élaboré par le poète, essayiste et théoricien martiniquais Édouard Glissant (1928-2011), qui a eu un impact important sur le champ de la pensée postcoloniale. Pour Glissant, le processus de construction identitaire, et par conséquent d’auto-reconnaissance, a nécessairement recours au miroir de l’Autre et à son acceptation de la différence. Dans ce système de relations, ON/OFF tente de saisir sous des angles différents la confrontation entre le Moi et l’altérité, à partir d’une lecture de cultures hétérogènes et d’identités rhizomatiques.

Ces notions convergent également avec les idées esquissées par l’essayiste, anthropologue et ethnomusicologue cubain Fernando Ortiz (1881-1969) qui met son concept d’identités transculturelles au centre de son analyse des conséquences de la rencontre entre le Vieux et le Nouveau Continent. Dans son livre fondamental Contrapunteo cubano del tabaco y del azúcar (Contrepoint cubain : le tabac et le sucre), publié en 1940, Ortiz affirme à quel point il est important de reconnaître l’hétérogénéité, les différences et les altérités, en mettant l’accent sur la complexité de la constitution de la culture, sur son caractère potentiellement transculturel et, par là-même, évolutif et changeant. Cette lecture nous permet de déconstruire les structures verticales du pouvoir, du contrôle social basé sur la vieille et étouffante dichotomie oppresseur-opprimé, afin d’ouvrir de nouvelles perspectives fondées sur une éthique et sur des valeurs de justice sociale.

En ce sens, la confrontation indispensable entre individualité et altérité (Batería, Saliva, El Guerrero, Termites, Subway, El cuerpo habla en el pasado…) ; la géo-poétique comprise à partir de la multiplicité de l’imaginaire et des temps vécus (Under Construction, Nail polish tutorials, Aguacate, 78 sillas Bertoia, Duckman…) ; la créolisation perçue depuis l’hybridation et l’acculturation (Princesse Y, Burial Pyramid, L’homme dans les draps, Basamento…) ; l’errance et l’exil considérés comme « moteurs de relation », pour reprendre les termes de Glissant (Un  horizonte falso, Finding my place, Landlocked, Mes routes II…) ; et, enfin, la transgression comme rupture nécessaire et créative (Cuentos cortos, La liberté raisonnée, Coagulate, Naufrage, Para no envidiar el jacuzzi ajeno, Identidade, Canalización…), sont des thèmes abordés dans l’exposition, qui contrastent de façon elliptique avec la réalité complexe du monde contemporain. ON/OFF crée ainsi un espace où la création artistique révèle certains des interstices de ce réel.

Selon Jean-Paul Sartre, « Autrui est le médiateur indispensable entre Moi et moi-même » (1). L’altérité – littéralement « alter ego », un autre Moi, ou même sa forme dative : « alteri », qui a donné le mot « altérité » et qui implique donc l’idée de relation – n’est pas seulement un objet de perception dont l’existence pourrait éventuellement être remise en question, mais une réalité essentielle, qui inclut « l’ego transcendantal », et dont la relation avec le monde implique « l’intersubjectivité ». Comme dans le roman du français Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique, qui déconstruit le mythe romantique du sujet isolé et souverain (2), cette exposition cherche à plonger dans la recherche désespérée de l’altérité qui se révèle un substitut nécessaire, et dans l’effondrement psychologique provoqué par l’absence de cet Autre, expression par excellence de la diversité.

Sara Alonso Gómez, La Havane – Paris, 2017

 

(1) Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, Éditions Gallimard, 1943,  p. 275.
(2) Gilles Deleuze, Logique du Sens. Appendices II. « Michel Tournier et le monde sans autrui ». Les Éditions de Minuit, Collection « Critique », 1969, pp. 350-372.

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