Maison Européenne de la Photographie

Jim Dine


Tenter de savoir pourquoi Jim Dine se focalise de manière obsessionnelle sur l'image photographique soulève immanquablement une autre question : pourquoi est-il si longtemps passé à côté de ce médium ? Après tout, sur le choix de ses moyens d'expression, l'artiste s'est toujours montré d'une extrême curiosité, presque versatile : après la peinture, le dessin, la sculpture, et le "mélange" de ces diverses pratiques, il s'est essayé aux techniques de la reproduction sous toutes ses formes.

[…] Tenter de savoir pourquoi Jim Dine se focalise de manière obsessionnelle sur l’image photographique soulève immanquablement une autre question : pourquoi est-il si longtemps passé à côté de ce médium ? Après tout, sur le choix de ses moyens d’expression, l’artiste s’est toujours montré d’une extrême curiosité, presque versatile : après la peinture, le dessin, la sculpture, et le « mélange » de ces diverses pratiques, il s’est essayé aux techniques de la reproduction sous toutes ses formes. […] On pouvait donc s’attendre que Dine aborde la photographie quelques décennies plus tôt.

[…] De fait, Dine n’échappe pas totalement à la popularité de la photographie qui gagne soudain le milieu des peintres et des sculpteurs. Mais, dans ce domaine, ses premières tentatives demeurent fortuites, et apparemment mort-nées. […] Au début des années 60, il se photographie lui-même avec sa femme Nancy : cela donnera une série de tableaux d’un artifice manifestement conventionnel qui vont illustrer Le Poète assassiné, d’Apollinaire, que Ron Padgett vient de traduire. […]

En 1979, Joann Verburg, de la Polaroid Convention, l’invite à travailler avec un appareil grand format (50 x 60). Durant cette confrontation aussi brève qu’inattendue avec le film instantané, Jim Dine, par séries de prises de vue rapides, produit des dizaines d’autoportraits sans mise au point, sur lesquels on discerne à peine son visage. […]

Mais ni la rencontre avec le Polaroid 50 x 60, ni le soin apporté au « tableau-photographie », ne le poussent à se lancer dans la photographie […].
Et puis il y a son versant littéraire : dès les débuts de sa carrière, Dine s’intéresse à la poésie plus qu’à l’image. Welcome Home Lovebirds, recueil de quarante de ses poèmes, est publié à Londres en 1969. […] Son intérêt pour la langue et la littérature se révèle décisif dans l’évolution récente de son œuvre.

Les photogravures incluses dans l’ouvrage en deux volumes Ape & Cat / The Madonna of the Future (Arion Press, 1997) indiquent le récent intérêt de Dine pour la reproduction photographique, et tout autant sa curiosité pour les qualités descriptives et perceptives de l’appareil photo même. […]

Si la photogravure, par le biais de son intérêt pour les techniques de tirage, conduit Dine à la photographie, elle illustre également un retour aux recherches formelles qui caractérisaient son travail sur Polaroid de 1979. Jim Blurred et Self Portrait in the Hotel de Suede (1997 les deux) ressemblent, mais sans la couleur, à ses polaroids. Cependant, d’autres travaux de l’époque, comme Walla Walla ouPorcelain Boy with Smoke, dénotent sa curiosité pour les nouveaux matériaux, et des méthodes de travail adaptées à son appareil portable moyen format.

Intrigué par les expériences qu’il mène avec cet appareil, et par les possibilités d’ajustement de l’image offertes par le procédé de photogravure, Dine, […] poursuit ses recherches fondées sur les images numériques et l’impression au jet d’encre. Il aménage ses compositions devant un appareil traditionnel équipé numériquement à l’arrière. […]. Une fois encore, Dine puise dans son répertoire et en extrait des figures connues (corbeau, hibou, Pinocchio, crâne, lui-même), mais les intègre de façon plus complexe, utilisant successivement chaque impression comme fond pour l’impression suivante. Cela lui permet d’éliminer l’intégrité spatiale des photos.

Aussi spectaculaire que puisse paraître le passage de Dine à la photographie, il s’accompagne bientôt d’un retour inattendu à ses racines poétiques. Cette fois, cependant, les opus sont moins littéraires, et plus visuels. En 1999, il réalise une série de tirages au jet d’encre couleurs […], composés de mots écrits, effacés, réécrits à la craie blanche sur fond noir. D’un point de vue sémiotique, le mot tracé s’y apparente à la calligraphie. Son sens propre est indissociable de sa représentation. C’est-à-dire, pour ce qui concerne sa production photographique des cinq dernières années, que les mots, sur l’image, sont porteurs d’un contenu à la fois esthétique et signifiant.

Le poème et les fragments poétiques qui apparaissent sur les tirages photographiques de Dine seraient comme une sténographie de ses rêves et de ses pensées vagabondes, de ses sensations primales, de ses peurs les plus obscures […]. Mais, parce que les mots sont enregistrés par l’objectif d’un appareil photo, ils acquièrent de fait un statut documentaire. En tant que documents photographiques, ils rendent compte de ce que l’artiste nomme la « chose en soi ». […] En outre, ils transcrivent l’acte même de leur création. Si l’obturateur ne s’ouvre qu’une fraction de seconde pour enregistrer l’image, l’image même contient un laps de temps plus important dans la mesure où elle contient l’acte de l’artiste qui écrit, efface et reformule les mots que nous voyons.
[…]

On est tenté d’avancer que photographie et poésie jouent des rôles similaires dans le monde, et que c’est la raison pour laquelle Dine les a associées. Il est peut-être plus exact de dire que, par bien des aspects, ces deux modes d’expression sont complémentaires. Tout entière dans l’imaginaire et la métaphore, la poésie reflète le fonctionnement interne de l’artiste. Attachée au monde visible et à la vraisemblance, la photographie accède au statut de métaphore uniquement par le biais des possibilités qu’offre son contenu. Néanmoins, en tant que systèmes symboliques, l’une et l’autre ont des pouvoirs similaires. Toutes deux ramènent l’informel du vécu à un matériau solide, inéluctable, et qui porte en lui sa propre beauté. […]

À observer l’évolution de l’œuvre photographique de Dine depuis le milieu des années 90, on discerne les raisons pour lesquelles il a si longtemps résisté à ce mode d’expression. Et pourquoi, à présent, il semble le trouver à ce point incontournable. […]

Il a découvert le moyen de créer des images qui rendent compte du monde réel, et dans le même temps y accole ses sentiments. Il crée son œuvre avec des mots, avec un certain nombre de figures symboliques qui finalement pourraient le représenter, lui. Il n’a plus besoin d’affirmer physiquement sa présence dans l’objet d’art. Cette présence, la photographie lui offre les moyens de l’enregistrer concrètement, et non plus gestuellement. Tout comme la poésie, pour Dine, la photographie ne pose pas la question de la représentation métaphorique, elle pose celle des faits au présent.

Andy Grundberg

(Extrait du texte « Jim Dine : Portrait de l’artiste en jeune photographe« , publié dans le catalogue Jim Dine : The Photographs, so far, co-édition par Steidl Verlag, Göttingen, Allemagne et Paris Audiovisuel-Maison Européenne de la Photographie, Paris)

L’exposition est co-produite par Le Davison Art Center de Wesleyan University, Middletown, Connecticut et la Maison Européenne de la Photographie.
Elle sera présentée en Suède au Göteborg Museum of Art, Hasselblad Center (du 17 janvier au 14 mars 2004), en Allemagne à Die Photographische Sammlung, SK Stiftung Kultur (du 14 mai au 1er août 2004) et aux Etats-Unis au Davidson Art Center and Ezra and Cecile Zilkha Gallery (du 10 septembre au 8 novembre 2004).

×

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies afin de réaliser des statistiques d'audiences et vous proposer des services ou des offres adaptés à vos centres d'intérêts. En savoir plus...