Philippe Cometti
Dominique Quessada

Êtres interdimensionnels
(entre 2 et 3)

La MEP

Philippe Cometti <br>Dominique Quessada

Il y a la dimension 2, et il y a la dimension 3. Le plat et le volume. Nous avons l’habitude de concevoir les formes selon des modalités qui semblent s’exclure : soit une chose appartient au registre de la longueur et de la largeur, soit elle s’inscrit dans le domaine tridimensionnel. Ce qui est l’un ne saurait être l’autre.

L'exposition

Image
© Philippe Cometti

Pourtant, si on la sort de l’abstraction par laquelle elle est usuellement cernée, une image, qu’elle soit photographie ou peinture, par sa matérialité même, n’est pas dépourvue d’épaisseur. De même, une sculpture n’est pas dénuée de plat. L’histoire de l’art recèle quelques ponts enjambant, avec l’intention de le réduire, le gouffre dimensionnel qui sépare le monde plat et celui doté de volumes. Le cubisme a exploré cette « épaisseur du plat », en introduisant la multiplicité des points de vue cohabitant dans la représentation bidimensionnelle. De leur côté, des sculpteurs ont cherché la limite du volume, pour en faire apparaître la platitude, ou pour le faire disparaître avec l’essai d’une résorption de la dimension volumique dans l’immatérialité du trait (Giacometti, notamment, cherchant à produire une sculpture dématérialisée par sa propre idée).  Nous voulons tenter de faire cohabiter dans un même objet les deux bords de ces deux mondes, disjoints par l’usage autant que par la convention perceptive. Mais, au lieu de frêles passerelles, « Êtres interdimensionnels » entend poser du tissu conjonctif qui établisse un lien, donc une continuité forte – non plus un simple passage, mais une inséparation – entre l’un et l’autre.

Chaque objet présenté dans cette exposition tient en même temps du plat autant que du volume – de l’image, donc, autant que de la sculpture : un objet impur. Il s’agit à travers ces propositions de donner à voir, à ressentir autant qu’à comprendre, une nouvelle dimension, située entre le trait et le volume, quelque part entre la deuxième et la troisième dimension. Il est question de créer un objet intermédiaire dont la dimension varie avec le regard qui le capte, et se balade quelque part entre le 2 et le 3 : 2,15, 2,44, 2,76, 2,81, etc. Nous voulons naviguer dans l’infinité des dimensions intermédiaires existant entre le 2 et le 3. Il y en existe autant que votre esprit peut en imaginer.

C’est donc un projet exploratoire qui vise à déployer un espace propre, une modalité spécifique d’espace ou d’occupation de l’espace d’où peut émerger, comme c’est le cas ici, la proposition d’un nouveau format de portrait où la représentation, perturbée dans ses habitudes, oscille sans cesse d’une dimension à l’autre. Il ne tient qu’à vous de laisser votre regard dériver : bienvenue dans l’interdimensionnalité.

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Le dispositif, résultat de la collaboration entre un photographe et un philosophe, repose sur l’ambition de faire percevoir de nouvelles dimensions, en quelque sorte de créer un univers. Cette exploration d’un nouveau format de portrait a littéralement pris corps grâce à deux artistes qui s’expriment dans le domaine du spectacle et de la scène, actives par le corps et la voix : Carolyn Carlson (danseuse et chorégraphe) et Barbara Hannigan (soprano), qui ont accepté d’être les partenaires artistiques du projet. « Êtres interdimensionnels » livre au regard la corporéité réinterprétée de ces deux artistes. Dans une salle, le corps de Carolyn Carlson saisi simultanément de 5 points de vue différents par 9 appareils numériques voisine avec le portrait en pied de Barbara Hannigan capté selon le même protocole. Cette expérimentation autour du portrait donne en fait à voir et à partager une expérience. Il s’agit d’une performance capturée : celle, corporelle et expressive, du geste de Carolyn Carlson, celle, provocatrice et physique, de l’émotion de Barbara Hannigan, et celle déployée par la photographie elle-même. Ainsi, s’instaure par cette installation un dialogue où l’attitude de la chorégraphe trouve un écho dans l’énergie de la soprano, échange qui s’inscrit dans l’interdimensionnalité révélée par l’acte photographique.

Dominique Quessada

Philippe Cometti

Philippe Cometti a étudié la photographie à l’ENS Louis-Lumière, à Paris. Il s’est rapidement orienté vers la mode. Ses premiers travaux ont été publiés par le magazine Dutch dès 1996, date à partir de laquelle ses photos sont également accueillies par plusieurs magazines internationaux. C’est à la faveur d’une série de portraits d’Yves Saint-Laurent, réalisés pour Dutch, dans le cadre d’un hommage à la maison YVES SAINT LAURENT que son travail connaît un nouveau tournant, caractéristique de la singularité de son propos, celui d’une photographie sans concession, et accueilli comme tel par la critique. Les photographies présentées dans le cadre de la présente exposition se situent dans le droit fil de cette inspiration.

 

Dominique Quessada

Écrivain et docteur en philosophie, Dominique Quessada est membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes. Il a publié notamment Le Dos du collectionneur (Paris, Méréal-Maison Européenne de la Photographie, 1999), L’Esclavemaître (Paris, Verticales, 2002), Court traité d’altéricide (Paris, Verticales, 2007) et L’Inséparé, Essai sur un monde sans Autre (Paris, PUF, 2013).

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Remerciements à :
Carolyn Carlson et la Carolyn Carlson Company
Barbara Hannigan et Harrison Parrott
David Delicourt @ Calliste Paris
Designer DUŠAN (création des vêtements)

Exposition en partenariat avec :

RVZ (équipement digital et conseils techniques)
Studio Pin Up

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Mécénat de compétence 

Traduction des textes d’exposition réalisée grâce au mécénat de compétence de l’agence THOMAS-HERMÈS

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