Photographie de la nouvelle Russie
1990-2010

La MEP

Photographie de la nouvelle Russie

Dans le cadre de l'Année France-Russie 2010

L'exposition

Image
Russian Regions, 1993-1995 © Serguei Tchilikov

De la photographie russe, on connaît essentiellement les prodigieux travaux avant-gardistes menés par Alexander Rodtchenko, El Lissitzky, Gustav Kloutsis et la revue Lef, sous la forme de photomontages à la gloire du bolchevisme, et de photographies relevant de la Nouvelle Vision, plongées, contre-plongées, plans rapprochés, obliques, fragmentations, etc. Mais aussi, hélas, les produits formatés du réalisme socialiste, lorsque Staline prit le pouvoir et liquida toutes les avant-gardes au profit d’un art et d’une photographie dont la seule fonction était de glorifier le régime et le Petit Père des Peuples.

Pendant des décennies, ce fut le silence, l’oppression, la chape de plomb, même si on peut imaginer que certains eurent le courage, au risque de leur vie, de résister.
Ce n’est qu’avec la Perestroïka, à la fin des années quatre-vingt, qu’apparut enfin au grand jour un art non-officiel, émanant de la culture underground. L’individu l’emporta peu à peu sur le collectif, tandis que tout était à réinventer : nouvelles formes, nouvelles thématiques, nouveaux modes d’expositions, dans les journaux, les galeries, les Biennales, à l’étranger enfin. Il devenait urgent de se défaire des vieux oripeaux idéologiques, d’affronter le vrai visage de la Russie, loin des mirages du communisme dur, loin des discours officiels formatés, et d’en rendre compte par l’image.

Le documentaire – parce qu’il se veut une lecture fidèle de la réalité – fut incontestablement l’une des formes visuelles privilégiées, ainsi que la Street Photography, qui rendait compte, dans une sorte de vivante immédiateté, du flux énergique des villes russes. Citons Alexander Abasa, Yevgeny Kondatov, Yuri Kozyrev, Vladimir Mishukov, Georgy Pervov, Valeri Schchekoldin, Vladimir Siomin, Aleksander Sliusarev, Vladimir Viatkin, Mikhail Yevstafiev, et peut-être surtout Igor Mukhin, qui se montre particulièrement attentif à la dialectique complexe entre les vestiges d’un communisme défunt et l’émergence agressive d’un capitalisme libéral très offensif, de même qu’aux paysages urbains, aux gens, aux visages et aux plus jeunes…
Tous s’attachent à décrire et à analyser un pays en proie à des mutations souvent contradictoires.

Les historiens d’art ont mis en avant l’idée que le style baroque s’est développé à une époque où l’église catholique réagissait face aux révolutions scientifiques. Le baroque est donc l’instrument de la volonté catholique de (re)conquêrir des âmes. En choisissant des églises baroques comme métaphore du spectacle, mes images sont comme un rappel historique de la fonction des images comme outil très puissant de communication, de manipulation voire de propagande.”

Mais si la forme documentaire est très puissante dans la photographie russe contemporaine, elle n’exclut pas ce que l’on a pu appeler la “photographie plasticienne”, une photographie qui revendique son appartenance à l’histoire de l’art et refuse les cloisonnements académiques. Ainsi en va-t-il de ces artistes qui utilisent le medium photographique bien plus qu’ils ne se disent photographes, tels que Serguei Bratkov, Olga Chernijshova, le groupe Fenso, Vladimir Kuprianov, Vladislav Mamyshev-Monro, Ilia Piganov, Arsen Savadov, et surtout Oleg Kulik ainsi que le groupe AES+F.

Oleg Kulik, “l’homme-chien” qui pratique des performances, nu, aboyant, mordant les passants voyageurs, fait éclater la dichotomie humaniste de l’homme et de la bête, pointant avec une agressivité déclarée la sauvagerie naturelle que dissimule notre vernis culturel.

Quant au groupe AES+F, il interroge violemment les représentations naïves de l’enfance, s’insurgeant contre l’innocence présumée des enfants, les renvoyant à la brutalité des jeux vidéos, des guerres et des massacres, dans des photographies et des vidéos à l’esthétique lisse et glacée mais gangrenées par la terreur et l’effroi, les enfants aux visages si purs et aux corps si parfaits s’apprêtant hypnotiquement à s’entretuer comme les pires guerriers de nos guerres futures…

Ainsi le corps, banni par le stalinisme comme toujours susceptible de verser dans la pornographie, fait-il retour dans l’image. Il le fait aussi sous la forme plus “glamour” de la photographie de mode, qui se déploie depuis les années quatre-vingt-dix autour de Vladimir Fridkes, Vladimir Glynin, Mikhail Koroliov, Yevfrosina Lavrukhina, Vlad Loktev, etc.

Si l’exhaustivité ne saurait être le propos de cette exposition présentée à la MEP, il n’en demeure pas moins que se donnent ici à voir la polyphonie et l’extraordinaire vitalité de la photographie russe contemporaine.

Commissaire : Olga Sviblova

L’exposition, présentée dans le cadre de l’Année France-Russie 2010, est organisée par la Maison de la Photographie de Moscou, avec le soutien du Ministère de la Culture de la Fédération de Russie et de CulturesFrance.
www.france-russie2010.fr

En partenariat avec Figaroscope, France Culture et Kusmi Tea.
http://www.kusmitea.com