Sada Tangara
Le grand sommeil

La MEP

Sada Tangara

L'intention de Sada Tangara est clairement politique ; il a évidemment conscience de la puissance de ses images et espère bien qu'elle contribue à "troubler le sommeil de celui qui dort tranquillement dans son lit", mais à l'instant du déclenchement, c'est une photo de famille qu'il prend.

L'exposition

Image

Sada Tangara est né en 1984. Ses premiers travaux photographiques datent de 1997. Il avait alors 13 ans et venait d’entrer à Man-Keneen-Ki, la Maison-école d’art des enfants errants de Dakar qu’Oumar Sall et moi avons bâtie.

Comme elle l’a d’abord fait pour tous les enfants qu’elle a pris à sa charge, Man-Keneen-Ki a constamment mis des appareils jetables à la disposition de Sada et l’a incité à participer à la construction d’une mémoire photographique collective du monde des enfants des rues, dont il fut, durant cinq longues années.

À l’occasion du DAK’ART 1998 – la biennale des arts contemporains africains à Dakar, Man-Keneen-Ki organisait une grande exposition à l’Office des Anciens Combattants, où elle montrait notamment les tirages de 150 clichés pris librement dans les rues par ses jeunes pensionnaires. Sada Tangara, comme les autres gosses de Man-Keneen-Ki, guidait et commentait les visites dans l’exposition. Il a vu l’étonnement et l’émotion de chacun et compris l’importance des photographies qu’il avait contribué à rassembler. Cette expérience est à l’origine de sa décision de faire de la photographie son activité principale. Fin 1998, il a commencé la série qu’il nomme Le Grand Sommeil et qu’il prolonge, inlassablement.

Sada Tangara photographie le sommeil des enfants des rues de Dakar ; des centaines de corps, isolés ou en grappe, en tas, en charniers provisoires. Il ne photographie que cela et l’accumulation de ces images sans mouvement, où le déclencheur ne fixe que de l’immobilité, n’enregistre que l’abandon, la capitulation publique, totale et toujours refaite des enfants sans destin, finit par nous offrir la mesure, la compréhension la plus précise et la plus juste de l’inadmissible : un monde d’enfants cassés, détruits, rejetés partout et par tous.[…]

Pourtant, le très jeune photographe ne dramatise pas ce qu’il montre et, s’il travaille bien son cadre, ses angles, s’il choisit ses instants, ce n’est jamais avec le souci d’ajouter à l’image un commentaire d’ordre moral, d’induire une lecture compassionnelle du sujet. Sada Tangara est sans pitié pour les enfants qu’il photographie. Car, le premier des sentiments qui le relie à eux est l’amitié. Il les connaît. Tous. Certains de vue seulement, la plupart par leur nom ; il a vécu avec eux, cinq longues années. Il faut donc comprendre qu’il ne s’agit pas ici de reportage, de documents sur la misère, mais de portraits.

L’intention de Sada Tangara est clairement politique ; il a évidemment conscience de la puissance de ses images et espère bien qu’elle contribue à “troubler le sommeil de celui qui dort tranquillement dans son lit”, mais à l’instant du déclenchement, c’est une photo de famille qu’il prend. Voilà, sans doute, la première des forces d’un travail que lui seul pouvait faire : cette douceur de l’amicalité dont il baigne des images racontant le pire.

Jean Michel Bruyère
fondateur de MAN-KENEEN-KI,
La Maison-école des enfants errants de Dakar